Rédigé par Camille GAUTHIER, sous la direction de Laurent ATTAR-BAYROU

Recep Tayyip Erdoğan est au pouvoir en Turquie depuis 2003, ayant commencé en tant que Premier ministre puis en tant que président du pays. Sous son règne, Erdoğan met l’accent sur la coopération existante entre plusieurs pays de l’Afrique et la Turquie afin de s’affranchir de l’Union européenne. Cette politique de développement est multisectorielle ; elle repose principalement sur une collaboration économique, diplomatique, humanitaire, religieuse et militaire. La Turquie expose ce partenariat comme une relation d’égal à égal, où chaque pays trouve son compte et où chacun est gagnant.

Aujourd’hui, la Turquie cherche donc de nouveaux marchés dans les pays africains, dans le but de sécuriser ses approvisionnements énergétiques et de trouver des débouchés pour ses produits manufacturés. Cela passe tout d’abord par l’implantation de plusieurs entreprises turques, notamment dans le secteur du BTP, comme Summa, un géant industriel s’imposant en Afrique de l’Ouest en construisant l’Aéroport international Blaise-Diagne de Dakar (Sénégal), le Centre international de conférences de Bamako (Mali) ou encore l’aéroport de Niamey (Niger). De son côté, Limak co-gère des infrastructures stratégiques comme l’aéroport de Dakar. En Afrique, ils sont considérés comme moins chers que les entreprises françaises, aussi rapides que les entreprises chinoises, mais de bien meilleure qualité.

Le domaine de l’énergie turque gagne également du terrain. En proposant une solution rapide et modelable aux crises énergétiques chroniques, Karpowership fournit une part substantielle de l’électricité de plusieurs pays africains. Par exemple, le Ayşegül Sultan
s’occupe de fournir de l’électricité au Sénégal à hauteur de 15 % de la demande sénégalaise.

Par le biais de cette politique commerciale, Ankara se rend indispensable pour le développement des pays africains. Cette situation ouvre la porte à une plus forte coopération diplomatique entre la Turquie et l’Afrique. Rien qu’entre 2003 et 2023, plus d’une trentaine d’ambassades turques ont vu le jour en Afrique, permettant un meilleur dialogue avec les dirigeants africains. Cette influence politique se traduit par de nombreux sommets de partenariat Turquie-Afrique organisés. Erdoğan souhaite prendre le statut d’un soutien alternatif mais respectueux, notamment durant les votes à l’ONU, lui permettant d’utiliser les nombreuses voix africaines comme levier pour étendre sa politique et son slogan fétiche : “le monde est plus grand que cinq”, critique directe du Conseil de sécurité de l’ONU.

Cette situation ne signifie pas que la Turquie ferme ses portes à l’Union européenne, au contraire ; Erdoğan tient à cette ambivalence entre l’Afrique et l’Europe. En effet, Ankara, ce 7 et 8 juillet 2026, reçoit le sommet des chefs d’État de l’OTAN dans le palais présidentiel. Suite aux menaces de Donald Trump de se retirer de l’alliance, la Turquie est clairement un allié à ne pas marginaliser au sein de l’OTAN, car Erdoğan est décrit par Donald Trump comme un “réel ami” et un “sacré dirigeant”. En plus de cette forte amitié, la Turquie dispose de la deuxième plus grande armée de l’alliance en nombre de soldats, a un contrôle stratégique sur le passage du Bosphore et développe agressivement son industrie de l’armement.

En effet, ces dernières années, les armes turques ont fait leur preuve d’efficacité, notamment en Libye, au Haut-Karabakh et en Ukraine, plus précisément avec le drone de combat Bayraktar TB2, conçu par l’entreprise Baykar. L’industrie militaire turque est d’autant plus attractive pour les pays d’Afrique grâce à une livraison de systèmes d’armes rapide et sans conditions politiques ou morales liées aux droits de l’homme, des coûts plus bas que n’importe quel autre pays et une maintenance et une prise en main simplifiées. Par exemple au Sahel, confrontées au retrait des forces françaises (Barkhane) et à l’embargo de fait de certains partenaires occidentaux, les juntes de l’Alliance des États du Sahel (AES) se sont massivement tournées vers Ankara. Le Mali, le Niger et le Burkina Faso ont tous intégré les TB2 à leurs dispositifs antiterroristes, les utilisant intensivement pour surveiller les frontières et frapper les groupes djihadistes.

Cependant, l’industrie militaire turque ne consiste pas seulement en la vente d’armes ; elle participe aussi à la formation des élites militaires africaines, impliquant ainsi l’influence turque sur les futures générations de commandants. L’un des plus grands projets militaires turcs est la base militaire de TURKSOM à Mogadiscio, en Somalie. Inaugurée en 2017 pour un coût de 50 millions de dollars, il s’agit de la plus grande infrastructure militaire turque à l’étranger. Il s’agit en plus d’un centre d’entraînement interarmes colossal où les officiers turcs forment le cœur de l’armée somalienne pour lutter contre les terroristes d’Al-Shabaab. Il est estimé qu’à terme, un tiers de l’armée somalienne sera formé par la Turquie.

Cet enseignement est mis en place alors que le drone de combat est responsable de plusieurs victimes civiles dans les pays africains. Par exemple, en Somalie en mars 2024, une enquête d’Amnesty International a révélé que des frappes de l’armée somalienne, appuyées par des drones turcs TB2, ont causé la mort de 23 civils dans la région de Lower Shabelle.

Néanmoins, l’idée que la Turquie ne réclame rien en contrepartie des armements est à nuancer. Derrière le pragmatisme de ses contrats se cache une stratégie d’influence culturelle et idéologique plus subtile mais tout aussi efficace. Erdoğan mise essentiellement sur l’éducation et la religion pour façonner les esprits et ancrer durablement une image positive de la Turquie en Afrique.

Suite à la tentative de coup d’État en 2016 contre Erdoğan, celui-ci a décidé de faire supprimer méthodiquement toutes les écoles du mouvement de Fethullah Gülen en Afrique. Certains pays africains ont suivi le mouvement sans opposition, mais d’autres comme le Niger ont dans un premier temps refusé. Face au chantage à l’armement et à la sécurité de la Turquie, le Niger, trop menacé par le groupe terroriste Boko Haram et les groupes sahéliens, a finalement cédé. Ses écoles sont souvent remplacées par les propres écoles soutenues par Ankara : la Fondation Maarif, proposant un enseignement de qualité souvent plébiscité par les bourgeoisies locales, tout en diffusant le récit national officiel turc. Grâce à l’octroi massif de bourses, la Turquie accueille près de 5 000 étudiants africains dans ses universités.

Néanmoins, cette façade d’amitié symétrique renferme une toute autre réalité : en raison de la crise économique nationale et de la montée de la xénophobie en Turquie, la politique migratoire d’Ankara a resserré la vis envers les hommes d’affaires tout comme les étudiants. Pour les ressortissants africains, les conditions d’obtention de visa sont de plus en plus strictes et difficiles à obtenir. Certains se retrouvent donc du jour au lendemain migrants irréguliers, menacés de se faire expulser ou de subir les violences policières, le racisme systémique et l’exploitation inhumaine des industries du textile. L’accueil faste des ingénieurs turcs en Afrique et ce mur migratoire invisible montrent bien que la relation Turquie-Afrique n’est finalement pas réciproque.

Au-delà de l’éducation, ce soft power s’appuie sur une rhétorique anti-coloniale offensive. En ciblant particulièrement la France, Erdoğan accuse l’Europe de perpétuer une domination impérialiste en Afrique. Face à ce modèle occidental, la Turquie se positionne comme une alternative légitime, unie au continent africain par une solidarité religieuse autour de l’Islam. En effet, la Diyanet, la Direction turque des affaires religieuses, finance des mosquées, tout en formant des imams et en distribuant des Corans pour positionner la Turquie en protectrice des musulmans. Cette action étatique est relayée par des ONG humanitaires comme l’IHH, dont l’aide concrète sur le terrain coexiste avec un rôle idéologique plus ambigu. Derrière cette façade caritative, des magistrats antiterroristes et des services de renseignement dénoncent les connexions historiques de l’ONG avec des mouvances djihadistes et le Hamas. Depuis 2010, Israël, l’Allemagne et les Pays-Bas considèrent l’organisation comme terroriste car, transposée en Afrique, cette méthode fait craindre l’utilisation de l’aide humanitaire comme un cheval de Troie idéologique.

Aujourd’hui, dix ans après la tentative de coup d’État contre Erdoğan, la Turquie approche d’un point décisif. Bien qu’Erdoğan ait mené une politique de répression très sévère contre ses opposants et réformé l’entièreté de l’armée, de la justice et de la fonction publique pour éliminer toute contestation, il est très peu probable qu’une révolte naisse des casernes militaires. Par ailleurs, un sentiment de révolte se fait ressentir dans les rues et les urnes. En effet, la Turquie vit une crise économique, une inflation persistante et des tensions dues à la politique migratoire déjà évoquée. Cela se voit lors des récentes et importantes manifestations, comme celles de 2025-2026 suite à l’arrestation de son principal opposant : Ekrem İmamoğlu, le maire d’Istanbul.

Le tournant va se jouer en 2028 lors des élections car Erdoğan, d’après la Constitution, ne peut pas se représenter. Or, il tente de la modifier en formant une alliance entre plusieurs partis pour obtenir une majorité au Parlement, incluant d’anciens ennemis, ce qui déplaît à son principal allié, le MHP. De plus, l’épuration faite depuis 2016 a laissé place à de nombreuses personnes sous-qualifiées, rendant l’administration turque inefficace. Enfin, Erdoğan manque aussi d’un dauphin ; son parti tout entier est construit autour de sa personnalité et personne ne fait l’unanimité pour lui succéder. Après les élections, ce pouvoir centralisé sans visage risque de complètement s’effondrer. C’est sûrement l’opportunité qu’attend la jeunesse, étouffée par le contrôle des libertés, pour apporter ses aspirations démocratiques. Tout dépendra également de la capacité d’Erdoğan à contenir ce mécontentement populaire grandissant avant les prochaines échéances électorales.

Bibliographie :

Source académique :

BALCI Bayram, BILLION Didier, « La Turquie et la France en Afrique : rivales ou partenaires ? », Note de conjoncture, Institut Bosphore, Septembre 2025, https://www.institut-bosphore.org/wp-content/uploads/2025/09/IB_Balci_Billion_NotedeConjoncture_Sept2025.pdf

Rapports et publications d’ONG :

AMNESTY INTERNATIONAL, « Somalie », 2026, https://www.amnestyusa.org/countries/somalia/ 

HUMAN RIGHTS WATCH, « Turquie : le principal opposant d’Erdoğan jugé », 3 mars 2026, https://www.hrw.org/news/2026/03/03/turkiye-leading-opponent-of-erdogan-on-trial 

Médias d’information

ROJINFO, « Ingérence turque en France : Une stratégie d’influence qui inquiète », 5 novembre 2023, https://rojinfo.com/ingerence-turque-en-france-une-strategie-dinfluence-qui-inquiete/

TOUTE L’EUROPE, « Turquie », 1er avril 2024, https://www.touteleurope.eu/pays/turquie/ 

Vidéos :

FRANCE 24, « Le drone et le Coran : enquête exclusive sur la puissance turque en Afrique • FRANCE 24 », Youtube, 16 janvier 2026, https://www.youtube.com/watch?v=bLwKMHPwOo0&t=4s 

PROPERTY TURKEY, « Turkey Changed the Game! – Turkey 2026 Tax Reforms | Straight Talk Ep. 141 », Youtube, 24 mai 2026, https://www.youtube.com/watch?v=41a5HogDXGc