“La guerre israélo-américaine contre l’Iran : regard des pays africains à forte communauté libanaise chiite”

Publié par Houngbedji ZANGBE

Sous la direction de Laurent ATTAR–BAYROU

SOMMAIRE

  • CONTEXTE GÉOPOLITIQUE DU CONFLIT ISRAÉLO-AMÉRICAIN CONTRE L’IRAN
  • LA DIASPORA CHIITE LIBANAISE EN AFRIQUE
  • LE REGARD ET LES POSITIONNEMENTS DES ÉTATS AFRICAINS FACE AU CONFLIT ISRAÉLO–AMÉRICAIN CONTRE L’IRAN
  • UNE RECONFIGURATION GÉOPOLITIQUE GLOBALE

Introduction

Tout au long du 20ème siècle, le Moyen-Orient est devenu un foyer majeur de nombreux conflits internationaux, largement alimentés par des tensions persistantes entre divers pays de la région, notamment les États arabes. Cette conflictualité s’inscrit dans une dynamique structurelle où s’entrecroisent rivalités géopolitiques, fractures religieuses et interventions extérieures. Et comme le souligne Gilles Kepel, « le Moyen-Orient contemporain est le produit d’une succession de crises imbriquées où les logiques locales et internationales se superposent » (Kepel, 2018). En effet, l’existence des factions aux idéologies opposées entre les pays comme L’iran et Israël, avec l’implication des États-Unis, constitue l’une des principales forces antagonistes au sein de la dynamique conflictuelle régionale actuelle. Bien que cette rivalité se soit principalement exprimée par des confrontations indirectes, comme celle entre le Hezbollah, le Hamas (acteurs non étatiques) et Israël, elle évolue désormais vers des formes d’affrontement plus directes. En clair, l’opposition entre Iran et Israël s’est intensifiée dans ce contexte, passant d’une guerre indirecte à une confrontation plus ouverte. Selon Olivier Roy, « les conflits contemporains au Moyen-Orient ne peuvent être compris sans intégrer le rôle des acteurs transnationaux et des réseaux diasporiques » (Roy, 2016). L’intensification de ce rapport de force témoigne d’un rééquilibrage des pouvoirs dans la région, et l’interaction entre les trois éléments à savoir, la question sécuritaire, la question énergétique et la question idéologique. Aussi, ladite intensification se manifeste d’une manière inédite. A cet effet, il serait simpliste de considérer ce conflit comme purement régional. La mondialisation des échanges et la formation de réseaux transnationaux autour des diasporas en augmentent considérablement la portée.

Le continent africain occupe donc une place assez particulière à cet égard. En effet, plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest et centrale abritent d’importantes communautés libanaises, dont un nombre non négligeable de Libanais chiites qui entretiennent des liens historiques, économiques et parfois politiques avec leurs pays d’origine. Ces diasporas sont principalement actives dans la finance et le commerce. Toutefois, elles servent d’intermédiaires pour transmettre certaines données géopolitiques, que ce soit par accident ou délibérément. Dans ce cadre, les

diasporas libanaises en Afrique constituent un objet d’étude central. Elles illustrent ce que Badie qualifie de « mondialisation du politique par le bas », où des acteurs non étatiques participent à la recomposition des rapports de puissance (Badie, 2013). Par conséquent, leur présence peut créer un risque d’extension indirecte du conflit entre l’Iran et ses ennemis à des régions ou des zones extraterritoriales, notamment en Afrique. De ce fait, la question principale qui se dégage de ce contraste est la suivante : comment les bouleversements géopolitiques engendrés par la guerre israélo-américaine contre l’Iran affectent-ils les pays africains abritant d’importantes communautés libanaises chiites ?

 Pour illustrer cette situation, deux hypothèses seront examinées. Premièrement, sous l’angle de la mondialisation, le conflit s’est internationalisé grâce aux réseaux transnationaux, notamment au sein de la diaspora. Deuxièmement, les pays africains impliqués indirectement dans le conflit sont confrontés à une incertitude quant à la marche à suivre, car ils tentent de concilier leurs impératifs de sécurité intérieure et leur dépendance économique à l’égard de l’aide étrangère avec la nécessité de maintenir des relations diplomatiques. Ce dossier propose une analyse du conflit qui portera sur quatre principaux axes. La première partie examinera l’évolution du conflit au Moyen-Orient et ses causes profondes. La deuxième étudiera le rôle de la communauté libanaise chiite vivant en Afrique comme acteur d’influence dans ce conflit. La troisième fera une analyse qui prendra en compte les mesures prises par les États africains face à l’influence de cette communauté sur leur territoire. Enfin, une dernière partie qui mènera une réflexion sur une reconfiguration géopolitique globale.

CONTEXTE GÉOPOLITIQUE DU CONFLIT ISRAÉLO-AMÉRICAIN CONTRE L’IRAN

Source: https://gamma.app/docs/CONTEXTE-GEOPOLITIQUE-DU-CONFLIT-ISRAELO-AMERICAIN-CONTRE-LIRAN-996awrpmr7nr5di?mode=doc/  Image n°1 :  cette carte illustre la carte géopolitique du Moyen-Orient mettant en exergue l’IRAN

  1. Les racines historiques et géopolitiques du conflit

Pour saisir le contexte actuel des conflits au Moyen-Orient, il est essentiel de dépasser une approche événementielle centrée sur les tendances et d’adopter une vision plus historique et géo-spatiale. Les tensions actuelles résultent de divers problèmes structurels : l’héritage de la fragmentation impériale à la suite de la chute de l’Empire ottoman, la rivalité idéologique régionale croissante entre l’Iran et Israël et ses alliés, et la politisation des divisions sectaires, souvent illustrée de façon particulièrement criante par la compétition entre sunnites et chiites. Pour comprendre les origines profondes de ce conflit, il convient d’examiner d’abord ses racines historiques et territoriales.

Pour comprendre les racines des conflits au Moyen-Orient moderne, il faut remonter à l’effondrement de l’Empire ottoman au début du 20ème siècle. La dissolution de cet empire et l’omniprésence des interventions européennes ont entraîné une reconfiguration des territoires, avec la création d’États souvent issus de fragments de terre artificiels. Ce processus a affaibli la force politique et sociale de la région, tout en créant les conditions propices aux rivalités identitaires et territoriales. Comme le soulignent des études universitaires, « la chute de l’empire ottoman (…) a créé un vide identitaire » qui a conduit à la fois au nationalisme arabe et à la fragmentation politique (Hinnebusch, 2021). Les nouveaux États ont été créés par des sociétés hétérogènes et ont également instrumentalisé les différents groupes religieux et ethniques dans leur construction nationale. De plus, les mandats coloniaux ont exacerbé ces divisions en privilégiant certaines communautés au détriment d’autres, facilitant ainsi l’institutionnalisation de clivages permanents (Achcar, 2013). Cette fragmentation structurelle est devenue un facteur déterminant des dysfonctionnements modernes, rendant les États vulnérables aux conflits internes comme aux ingérences externes. Au-delà de cet héritage géopolitique fragmenté, le conflit se nourrit également d’une opposition idéologique structurante entre les puissances régionales.

La révolution islamique iranienne de 1979 marque un tournant dans l’histoire politique de la région. Elle s’explique par l’émergence d’un acteur étatique porteur d’un projet idéologique transnational, fondé sur la contestation d’un ordre international conçu par les puissances occidentales. Depuis lors, l’Iran s’est efforcé de se positionner au centre d’un réseau d’alliances et d’influences, souvent désigné comme « axe de la résistance », regroupant des acteurs étatiques et non étatiques. Cette approche comporte une dimension géopolitique, la volonté d’étendre son influence à travers la région, et une dimension plus idéologique, légitimant son rôle de puissance contestataire. Comme le note Sariolghalam, la politique étrangère iranienne est une stratégie pragmatique dissimulée sous une rhétorique idéologique, où la résistance à l’hégémonie américaine et au sionisme est au cœur de son récit (Sariolghalam, 2022). Le précurseur de ce récit est la révolte des chiites du monde et la mobilisation des figures religieuses chiites autour des idées de martyre et de justice (Dabashi, 2011). Israël et ses alliés occidentaux considèrent l’Iran comme leur principale menace stratégique, notamment en raison de son soutien à des groupes armés dans la région et de son influence croissante et plus directe dans diverses zones de conflit. Cette opposition a un impact durable sur les équilibres de pouvoir régionaux et contribue à une logique de confrontation indirecte. Par ailleurs, cette rivalité idéologique s’inscrit dans un contexte confessionnel plus large, où les divisions entre courants de l’islam jouent un rôle déterminant.

Les sunnites et les chiites sont souvent présentés comme « la clé du Moyen-Orient », une vision qui, entend-on souvent, explique nombre des conflits. Une frontière tracée essentiellement par commodité, enveloppée dans une sorte de panthéisme scolastique que les croyants et les non-croyants perçoivent souvent comme essentialiste, s’est révélée être une construction plus fondamentalement instrumentale. Comme le montrent Hashemi et Postel, la « sectarisation » est un processus politique par lequel les identités religieuses sont mobilisées et exacerbées par des acteurs étatiques et non étatiques à des fins de pouvoir, (Hashemi et Postel, 2017). Dans cette perspective, les divisions sectaires ne sont pas des causes fondamentales, mais des ressources politiques. Valbjørn soutient, à cet effet, que le sectarisme actuel doit être compris en fonction de la manière dont les récents développements géopolitiques, impliquant souvent des rivalités entre puissances régionales, ont un impact sur les communautés (Valbjørn, 2021). Les révolutions et les guerres, telles que la révolution iranienne et l’invasion américaine de l’Irak en 2003, ont ensuite permis de remanier les configurations sectaires de manière plus radicale. Initialement liée aux questions de succession après la mort du prophète Mahomet, la division entre sunnite et chiite est aujourd’hui indissociable des enjeux politiques contemporains (Madelung 1997). Loin d’être une variable explicative indépendante, cette division sectaire est instrumentalisée dans des stratégies de pouvoir visant à nouer des alliances, à légitimer des régimes et à mobiliser les populations. Ainsi, les dynamiques historiques, idéologiques, et confessionnelles ont progressivement structuré un terrain de tensions durables au Moyen-Orient, préparant le passage d’une rivalité latente à une confrontation plus directe entre les acteurs majeurs.

  • La montée vers une confrontation directe entre Iran-Israël

La rivalité irano-israélienne, longtemps cantonnée à une logique de confrontation indirecte, a évolué vers une confrontation directe depuis le milieu des années 2020. Elle se déroule dans un contexte de redéfinition des équilibres régionaux et de radicalisation de la logique des stratégies de sécurité des deux États. Dans ce contexte de tensions accumulées, la confrontation entre l’Iran et Israël s’est d’abord manifestée de manière indirecte.

Par le passé, le conflit israélo-iranien s’est généralement déroulé par procuration. L’Iran, par exemple, a soutenu de nombreuses entités non étatiques opposées à Israël, telles que le Hezbollah au Liban, le Hamas dans la bande de Gaza et diverses milices chiites en Syrie et en Irak. Cela lui permet d’exercer une pression accrue sur Israël par des moyens coercitifs, sans avoir à faire face à une menace plus importante d’affrontement direct (Byman 2018). Israël a élaboré une stratégie d’opérations indirectes, selon laquelle des frappes ciblées sont dirigées contre les troupes iraniennes (et leurs partenaires, principalement en Syrie) pour empêcher l’Iran de s’étendre dans toute la région sans provoquer de guerre avec l’Iran (Eisenstadt, 2019). Néanmoins, cette dynamique indirecte continue d’évoluer. Du fait de la multiplication des frappes, de l’élargissement des zones d’opérations et du recours accru à des moyens militaires plus sophistiqués, le conflit semble se diriger vers une confrontation directe et ouverte. C’est la raison pour laquelle Juno affirme que « la distinction entre guerre indirecte et confrontation directe s’estompe » (Juno, 2020). Cependant, cette guerre par procuration a progressivement laissé place à des actions plus directes et assumées.

Entre 2025 et 2026, Israël intensifie son offensive contre les infrastructures stratégiques iraniennes par le biais d’opérations militaires menées dans des zones non traditionnellement contrôlées par l’Iran, comme la Syrie. Ces opérations viseront directement les installations du programme nucléaire iranien, les bases militaires et les plateformes logistiques du pays. Comme le souligne Cordesman, « Israël considère que le programme nucléaire iranien menace sa survie ; par conséquent, Israël peut être justifié de prendre des mesures préventives, même seul » (Cordesman, 2021). Dans cette logique, les frappes menées récemment par l’aviation israélienne contre des positions iraniennes sont interprétées comme un élément d’une stratégie de dissuasion offensive visant à retarder le développement de l’armement nucléaire iranien. Outre l’acceptation accrue de l’escalade par Israël dans le but d’adapter sa définition de l’engagement, cela a conduit l’Iran à renforcer ses capacités de projection de puissance grâce à l’utilisation de drones et de missiles balistiques, ce qui lui donne davantage d’occasions d’affronter Israël directement (CSIS, 2022). Ces opérations militaires s’inscrivent dans des objectifs stratégiques plus larges, révélant les ambitions profondes des deux Etats.

L’opposition actuelle au sein du pouvoir en place trouve son origine dans des priorités stratégiques fondamentalement opposées. À titre d’exemple, pour Israël, empêcher l’Iran d’accéder à l’arme nucléaire demeure une priorité. Cette position s’appuie sur la doctrine de sécurité israélienne, qui reconnaît que la présence de l’arme nucléaire iranienne bouleverserait l’équilibre régional et réduirait la marge de manœuvre opérationnelle d’Israël (Waltz, 2012). Outre la question nucléaire évoquée précédemment, certains analystes soutiennent que les États-Unis adoptent une stratégie implicite visant à déstabiliser le régime iranien, voire à le faire s’effondrer, en recourant à la force militaire et économique. Parsi affirme, par-là, que « les pressions militaires et les sanctions économiques imposées à l’Iran s’inscrivent souvent dans une logique de transformation démocratique du pays » (Parsi, 2017). D’après les autorités iraniennes, l’Iran poursuit un double objectif : d’une part, se maintenir au pouvoir, et d’autre part, s’imposer comme puissance dominante dans la région. En réalité, l’Iran souhaite créer un « axe de résistance » reliant Téhéran à Beyrouth, en passant par Bagdad et Damas (Nasr, 2016). La stratégie iranienne s’oppose frontalement à celle d’Israël, ce qui accroît considérablement le risque d’un conflit direct entre les deux pays. En résumé, la montée des tensions entre Israël et l’Iran est passée d’un aspect indirect à une situation qui s’aggrave ; la dynamique de la situation exige une attention accrue portée à la possibilité d’une confrontation directe, qui devient de plus en plus plausible compte tenu de l’évolution actuelle des événements. Dès lors, l’intensification des affrontements entre l’Iran et Israël ne se limite pas à un cadre bilatéral, mais ouvre la voie à une implication croissante d’acteurs extérieurs, transformant ce conflit en une crise aux répercussions internationales.

  • Internationalisation du conflit

La propagation mondiale d’un conflit localisé est généralement un facteur important qui transforme ce conflit en un problème bien plus vaste à résoudre que la simple situation locale. Le conflit actuel entre Israël et L’Iran résulte également de l’implication directe ou indirecte de nombreux pays étrangers dans les affrontements locaux. Un autre effet direct de la propagation mondiale des troubles locaux est qu’ils peuvent engendrer des problèmes économiques ou autres à l’échelle mondiale, voire menacer la sécurité internationale. L’extension du conflit entraîne inévitablement l’implication de puissances extérieures majeures.

L’alliance entre Israël et les États-Unis contribue activement à l’internationalisation du conflit. Le soutien apporté à Israël par les États-Unis, qu’il soit militaire, diplomatique ou financier, est historiquement lié aux intérêts géopolitiques communs des deux pays au Moyen-Orient (Walt, 2007). Cette participation se traduit par un soutien militaire important (notamment des armements sophistiqués) et le déploiement de forces de dissuasion dans la région, comme un porte-avions. De plus, les États-Unis mettent régulièrement leur veto aux résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU visant Israël afin de lui apporter une aide diplomatique (Mearsheimer & Walt, 2007). Néanmoins, cette participation entraîne aussi des conséquences. Elle crée ainsi une division entre les différents acteurs régionaux et renforce la conviction que ces conflits sont asymétriques, ce qui accroît les tensions entre les parties. Et comme l’a affirmé Aczél, « l’intérêt et l’implication des États-Unis dans les conflits régionaux peuvent avoir des effets à la fois stabilisateurs et déstabilisateurs sur les rivalités préexistantes » (Aczél, 2020). Cette implication favorise alors un élargissement géographique des tensions à d’autres zones stratégiques de la région.

La dimension mondiale du conflit se manifeste par un dépassement des frontières ; sa plus grande manifestation à ce jour est son extension au-delà de la Syrie, au Liban et dans la région du Golfe. Au Liban, le Hezbollah joue un rôle prépondérant dans le conflit. Ce groupe chiite, soutenu par l’Iran, met en œuvre une stratégie indirecte de confrontation avec Israël. Comme l’explique également Norton « le Hezbollah confère à l’Iran un levier stratégique régional et lui permet d’exercer son pouvoir sans intervention directe » (Norton, 2018). Les affrontements persistants entre le Hezbollah et Israël, notamment à la frontière libano-israélienne, font planer une menace constante d’escalade dans la région. L’implication d’autres acteurs, comme les Houthis au Yémen et l’Iran, complexifie un conflit déjà complexe et accroît le risque d’affrontements entre plusieurs factions. Bien que les tensions dans le Golfe puissent se manifester de diverses manières, elles ont contribué à l’internationalisation du conflit. Les attaques contre les infrastructures pétrolières ou les navires commerciaux dans des voies maritimes stratégiques comme le détroit d’Ormuz témoignent de l’émergence d’un conflit qui s’étend désormais à des zones jouant un rôle vital dans l’économie mondiale (Cordesman, 2019). Nombre de ces attaques seraient liées à des groupes affiliés à l’Iran qui cherchent à exercer une pression indirecte sur les partisans d’Israël, notamment les États-Unis et leurs alliées (l’OTAN). Enfin, cette propagation du conflit soulève des inquiétudes majeures à l’échelle mondiale.

L’internationalisation du conflit est très préoccupante en raison de ses répercussions mondiales. Le Moyen-Orient est l’un des plus grands producteurs et transporteurs de pétrole au monde. Par conséquent, une escalade des tensions dans la région pourrait entraîner des conséquences désastreuses sur le marché mondial de l’énergie. Selon Yergin, « la stabilité du marché pétrolier mondial est inextricablement liée à la sécurité du Golfe persique » (Yergin, 2020). La hausse des prix du pétrole engendre des répercussions sur l’ensemble de l’économie mondiale et risque d’aggraver l’inflation et de ralentir la croissance. Par ailleurs, les menaces potentielles qui pèsent sur les voies maritimes internationales (comme le détroit d’Ormuz) constituent une menace directe pour le commerce mondial. Du point de vue de la sécurité, l’internationalisation de ce conflit accroît la probabilité d’un affrontement ouvert entre les deux grandes puissances. La présence de plusieurs acteurs dans une même zone géographique, notamment les États-Unis, la Russie et d’autres acteurs internationaux, crée un climat extrêmement instable. Selon Buzan « la présence de nombreux acteurs armés au même endroit augmente considérablement le risque de malentendus et d’escalade involontaire » (Buzan, 2014). L’interaction de ces deux dynamiques favorise la prolifération d’acteurs armés non étatiques et donne naissance à une guerre hybride mêlant activités militaires, cyber-opérations et autres formes d’influence. De ce fait, la gestion des conflits se complexifie et la recherche d’une solution durable à ces problèmes devient encore plus ardue.

En guise de conclusion, le conflit entre Iran et Israël (soutenu par les États-Unis) ne s’explique pas uniquement par les bombardements actuels entre les deux camps. Cette hostilité s’enracine également dans des raisons historiques : la fragmentation post-ottomane, les événements géopolitiques du 20ème siècle et l’émergence d’identités politiques concurrentes. À ces facteurs structurels s’ajoute une opposition idéologique constante, largement instrumentalisée à des fins politiques par des dynamiques sectaires. La transformation actuelle du conflit, qui marque le passage d’une confrontation indirecte à une confrontation plus directe, témoigne d’une radicalisation des doctrines de sécurité des deux camps. L’intensification des frappes militaires et le développement de nouvelles capacités de combat, conjugués au rôle prépondérant des armes nucléaires, créent un contexte propice à une escalade difficilement maîtrisable et exacerbent les divergences stratégiques entre les camps opposés, qu’il s’agisse de la sécurité du régime iranien contre celle d’Israël ou des objectifs géopolitiques des États-Unis. L’enjeu est d’autant plus important que ce conflit international prend une dimension internationale croissante. Il se déroule désormais en plusieurs lieux, et les menaces posées par des puissances extérieures, qui affectent directement l’approvisionnement et le transport du pétrole et du gaz via différentes routes commerciales, témoignent de l’impact mondial de cette rivalité. Le recours à la violence et à d’autres formes d’hostilité transforme ce conflit, (qui n’est plus seulement un problème régional d’intérêt pour la communauté internationale), en un véritable facteur d’instabilité mondiale. Compte tenu de la dynamique actuelle, le risque d’une escalade majeure est bien réel, alimenté par les rapports de force, la dégradation du sentiment de sécurité et la désintégration continue de l’ordre régional. Dans ce contexte, trouver des moyens de réduire ce risque et de favoriser la collaboration entre les parties prenantes est sans doute l’enjeu le plus crucial pour les belligérants. Or, la convergence de leurs intérêts et leur profonde méfiance réciproque compliqueraient considérablement la recherche de solutions.

LA DIASPORA LIBANAISE CHIITE EN AFRIQUE

Image n°2 : carte montrant la présence libanaise en Afrique de l’Ouest

  1. Contexte historique de la diaspora libanaise sur le continent africain

La présence libanaise en Afrique s’inscrit dans des vagues migratoires pluriséculaires qui ont amené des communautés à s’implanter durablement, en particulier dans les régions côtières et les centres commerciaux urbains (Verdeil, 2007 ; Mallat, 2010). Ces implantations ont été modelées par des réseaux familiaux et confessionnels qui ont facilité l’émergence de communautés intégrées économiquement mais souvent distinctes sur le plan identitaire, ce qui a conduit l’État libanais à développer des politiques pour maintenir les liens avec ses expatriés (Doraï, 2006). En Afrique de l’Ouest, des communautés libanaises se sont établies majoritairement dans des pôles commerciaux et portuaires (Alain Tarrius, 2002). Ces communautés, parmi lesquelles figurent des chiites, ont développé des activités commerciales et des liens transnationaux avec le Liban et d’autres diasporas, contribuant ainsi à des réseaux économiques régionaux (Doraï, 2006 ; Verdeil, 2007). Certaines études notent des contacts historiques et contemporains entre acteurs libanais en Afrique de l’Ouest et des acteurs politiques ou religieux au Liban, facilitant aussi des liens avec l’Iran révolutionnaire à travers des relais communautaires (Mallat, 2010 ; Tarrius, 2002).

En Afrique, la présence de la diaspora libanaise remonte à la fin du 19ème siècle, lorsque des migrants ont commencé à quitter le Liban, alors partie intégrante de l’Empire ottoman. Des raisons économiques, telles que la crise agricole et le surpeuplement des zones rurales libanaises, ainsi que des conditions politiques, notamment l’instabilité, ont été les principaux moteurs de ces migrations. En substance, la plupart de ces Libanais partaient à la quête d’autres opportunités à l’étranger (Hourani & Shehadi 1992). L’Afrique de l’Ouest s’est imposée comme une destination naturelle pour ces migrants, devenant une région de plus en plus intégrée aux réseaux commerciaux coloniaux européens. Au début et au milieu du 20ème siècle, les Libanais se sont installés dans les villes et les ports des pays d’Afrique de l’Ouest, principalement en Côte d’Ivoire, au Sénégal et au Nigeria. Au Sénégal, et plus particulièrement à Dakar, ils ont joué un rôle important dans le commerce de détail et de gros. En Côte d’Ivoire, la communauté libanaise est concentrée autour d’Abidjan, où elle est active dans l’import-export et la distribution. La contribution des communautés chiites, à travers la diaspora au Nigeria, a permis une plus grande diversification économique du pays, notamment dans les secteurs de l’industrie et du commerce (Peleikis, 2003). Par ailleurs, les aspects religieux liés à la diaspora ont pris une importance accrue avec l’arrivée de populations chiites du Sud-Liban. Ces dernières ont conservé des liens étroits avec leur pays d’origine, établissant ainsi des réseaux transnationaux de nature religieuse et socio-économique. Le développement de ces réseaux s’est produit après la guerre civile libanaise (1975-1990), perpétuant les flux migratoires (Nucho, 2016).

Le succès économique de la diaspora libanaise en Afrique de l’Ouest s’explique principalement par son dynamisme. Lyndre Blights illustre ce dynamisme par leur implication économique au sein des entreprises locales de la communauté latino-américaine. Après leur migration, les immigrants libanais se sont intégrés à des associations commerciales africaines préexistantes, créant ainsi un lien entre les producteurs africains et la demande mondiale. Plus précisément, à l’instar du commerce ivoirien et sénégalais, les commerçants libanais ont développé un vaste réseau d’importation de produits manufacturés, tels que des vêtements et des produits alimentaires ; parallèlement, ils ont établi des relations commerciales d’exportation pour des matières premières comme le cacao, les arachides et le bois. Leur maîtrise de la logistique et du commerce leur a permis de s’intégrer pleinement aux économies locales (Choucri, 1986). Ils se sont ensuite tournés vers des secteurs d’activité plus structurés, notamment la finance, l’immobilier, l’agroalimentaire et les télécommunications. L’impact économique de la diaspora se reflète également dans les investissements réalisés au Nigéria par certains groupes libanais, qui y ont implanté des usines de production industrielle lourde et des entreprises de grande envergure. Le succès de la diaspora s’explique principalement par ses réseaux sociaux familiaux et communautaires. Les réseaux transnationaux offrent un accès au capital, à l’information et aux opportunités d’affaires, tout en réduisant les risques d’investissement. Ils reposent également sur un esprit d’entreprise et une forte capacité d’adaptation aux réalités locales (Peleikis, 2003). De plus, la diaspora chiite libanaise transnationale influence significativement le montant des transferts de fonds vers le Liban. Ces transferts constituent une source de revenus substantielle pour les familles restées au Liban et financent diverses institutions religieuses et sociales. Ils renforcent également les liens identitaires et politiques entre les membres de la diaspora et ceux vivant au Liban (notamment par le biais des organisations religieuses et communautaires). Cependant, la réussite économique des communautés libanaises peut aussi engendrer des tensions avec les populations d’accueil, en raison d’une perception de déséquilibre économique ou de concurrence commerciale. En ce sens, elles continuent de jouer un rôle majeur dans les économies régionales, illustrant la complexité des dynamiques diasporiques contemporaines.

B. Réseaux politico-religieux et influence du Hezbollah

Les dynamiques politico-religieuses parmi la diaspora chiite libanaise se construisent à l’intersection des institutions religieuses, des solidarités communautaires et des canaux financiers formels ou informels. Ces réseaux jouent un rôle dans la reproduction de pratiques religieuses, dans la mobilisation politique et, parfois, dans l’acheminement de ressources vers des acteurs au Liban ou au-delà.

En Afrique, une importante communauté de chiites libanais a émigré et exerce une influence économique et sociale considérable. Leurs revenus proviennent de réseaux transnationaux complexes. Cette migration, amorcée à la fin du 20ème siècle, s’est accélérée en raison de la guerre civile libanaise (1975-1990). Ils ont tissé de solides réseaux commerciaux dans de nombreux pays africains, notamment en Côte d’Ivoire, au Sénégal et en Sierra Leone (Péan, 2009 ; Mazzella, 2014). Plusieurs études ont démontré que certains membres de cette diaspora sont liés, directement ou indirectement, aux instances politiques et militaires iraniennes, en particulier au Hezbollah (Levitt, 2013 ; Cammett, 2014). Les données ne suggèrent pas que de nombreux membres de la diaspora souhaitent ardemment soutenir le Hezbollah. Cependant, elles montrent plutôt que leurs contributions à ce mouvement sont diverses et peuvent être volontaires ou involontaires, guidées par leur sens de la communauté et leurs obligations religieuses. Par ailleurs, une partie de la diaspora libanaise chiite en Afrique finance le Hezbollah par la collecte de la zakat, du khums et d’autres dons privés auprès des communautés chiites expatriées. Les travaux de Karam révèlent que ce type de financement s’inscrit dans une économie particulière, caractérisée par ses dimensions religieuses et morales, où le soutien aux initiatives à motivation politique et religieuse peut être perçu comme un devoir (Karam 2005). Cependant, lorsqu’on aborde la question d’une allocation systématique des ressources à certaines causes, il convient de tenir compte du fait que certains membres de la diaspora adoptent une approche pragmatique et privilégient la discrétion dans la gestion de leurs fonds afin de préserver leurs intérêts économiques au sein de leurs pays d’accueil respectifs (Mazzella, 2014). Par ailleurs, les institutions religieuses telles que les centres culturels, les mosquées et les organisations caritatives jouent un rôle essentiel dans la circulation de ces fonds ; elles constituent un lien à la fois idéologique et logistique entre la diaspora, le Liban et l’Iran (Harling et Leenders, 2010).

Le flux économique généré par la diaspora libanaise chiite en Afrique est impressionnant par son ampleur et sa diversité. La plupart de ces flux proviennent d’entreprises légitimes opérant dans les secteurs suivants : import-export, construction, distribution et matières premières (Mazzella, 2014). Ces routes commerciales internationales facilitent principalement la circulation des capitaux entre l’Afrique et le Liban, ainsi qu’avec les autres régions de la diaspora. Cependant, plusieurs rapports font état de flux parallèles et illégaux. Plus précisément, Levitt indique que les activités (blanchiment d’argent, contrebande, etc.), ainsi que le commerce des diamants, sont liées à des groupes périphériques au sein du réseau de la diaspora (Levitt, 2013). Bien que ces activités soient généralement opportunistes et non motivées par une idéologie, elles peuvent parfois apporter un soutien indirect à des groupes comme le Hezbollah. Par ailleurs, Péan souligne la fragilité et la complexité de l’infrastructure des flux financiers en Afrique de l’Ouest, notamment en ce qui concerne la délimitation des frontières entre économie formelle et informelle (Péan, 2010). La diaspora joue un rôle d’intermédiaire entre l’Afrique et les marchés mondiaux en tirant parti des failles juridiques. Toutefois, il ne faut pas généraliser à outrance. La plupart des acteurs économiques de la diaspora opèrent dans le cadre légal de leur pays et y contribuent de manière significative. Seule une infime minorité migre illégalement ; bien qu’elle ait bénéficié d’une attention disproportionnée en raison des enjeux de sécurité nationale et géopolitique, elle reste très peu nombreuse comparée à ceux qui ont migré légalement ou par d’autres voies.

L’organisation de la diaspora libanaise chiite en Afrique repose sur la solidarité communautaire. La reconnaissance de l’identité religieuse, de l’identité nationale et des réseaux familiaux en constitue le fondement. Cette solidarité s’exprime à travers diverses institutions sociales, éducatives et religieuses qui favorisent l’unité du groupe et la transmission de valeurs spécifiques (Karam, 2005). Les centres culturels, généralement associés aux autorités religieuses libanaises ou iraniennes, contribuent à créer un environnement propice à la reproduction des normes religieuses et politiques et participent à la diffusion des idéologies du Hezbollah. Ce faisant, ils promeuvent et valident les notions de résistance et de défense de la communauté chiite à travers un large éventail de discours (Harling & Leenders, 2010). Sur le plan politique, la solidarité communautaire s’exprime par un soutien symbolique et matériel à des causes jugées légitimes, telles que la lutte contre Israël ou la défense des droits des chiites au Moyen-Orient. Toutefois, la forme de cette solidarité dépend de la génération de la personne qui l’apporte, ainsi que de son contexte national et de son vécu. Il est possible pour les jeunes générations, notamment celles originaires d’Afrique, de développer une relation hybride entre leur culture d’origine et le pays où elles vivent (Mazzella, 2014). La solidarité communautaire peut servir à tisser des liens qui facilitent l’accès au crédit, à l’emploi et à d’autres opportunités économiques en Afrique. Ce faisant, elle renforce la résilience de la diaspora et développe sa capacité d’influence aux niveaux local et mondial.

   C. La diaspora comme force géopolitique indirecte

La diaspora libanaise chiite en Afrique peut agir comme un vecteur indirect de projection d’influences étrangères, en combinant capital économique, ancrages communautaires et relais religieux.

La diaspora libanaise chiite sert de canal officieux à l’influence iranienne sur le continent africain. Plutôt que d’agir par voie diplomatique, les autorités iraniennes utilisent ces liens pour exercer leur influence sur les communautés africaines grâce à des réseaux diasporiques, commerciaux et religieux (Karam, 2011). Selon Karam, les communautés libanaises chiites ont conservé des liens historiques étroits avec les institutions religieuses iraniennes, notamment depuis la révolution islamique de 1979. Grâce à son réseau de contacts ou d’intermédiaires, le gouvernement iranien peut établir une présence indirecte en Afrique, notamment par l’entremise des pays comme la Côte d’Ivoire, le Sénégal et la Sierra Leone. Bonnefoy affirme, à cet effet, que cette stratégie illustre le concept de « projection discrète » (Bonnefoy 2018). Elle repose sur l’octroi d’une aide commerciale, la mise en place de mécanismes de financement pour soutenir les institutions religieuses et l’apport d’un soutien financier et logistique aux associations culturelles dans diverses régions. Outre les accusations, formulées dans certains rapports internationaux, de soutenir directement ou indirectement des organisations proches de Téhéran (notamment le Hezbollah), certains acteurs de la diaspora se doivent de nuancer ce point de vue. La grande majorité d’entre eux restent en effet motivés avant tout par des raisons économiques plutôt qu’idéologiques (Picaudou, 2014).

Les communautés chiites de la diaspora utilisent le soft power comme principal levier d’influence. Ce soft power s’exprime par la promotion de l’islam chiite, principalement à travers des actions religieuses, éducatives et culturelles, notamment les centres islamiques. Elles complètent ces actions par la création d’institutions éducatives telles que des écoles et des mosquées, soutenues par les membres de la diaspora. Ces institutions contribuent à l’implantation de l’islam chiite dans des pays et régions majoritairement sunnites. Diffusion et recomposition religieuses de l’islam et influence des prédicateurs africains sur sa diffusion (Roy, 2002). Ce phénomène s’inscrit dans une tendance plus large de recomposition de l’islam, où les minorités exercent une influence croissante sur la mondialisation des religions. En Afrique, cette situation perdure, notamment en raison de prédicateurs formés en Iran ou au Liban, qui défendent une vision politisée du chiisme et la promeuvent. Cette approche s’apparente à une stratégie diplomatique exerçant une fonction diplomatique (d’ordre spirituel), puisqu’elle implique des acteurs non étatiques jouant un rôle essentiel dans le processus diplomatique. Comme l’explique Burgat, l’islam politique ne peut être pleinement appréhendé sans prendre en compte l’interconnexion mondiale entre l’islam politique et d’autres éléments au sein d’un même cadre, notamment les réseaux transnationaux qui font le lien entre les dimensions religieuse et géopolitique (Burgat, 2016). Pourtant, le pouvoir d’influence n’a eu qu’un impact minime sur les conversions de masse. Ses formes les plus profondes s’exercent à travers l’usage qu’en font les élites locales et certains groupes ruraux et marginalisés, donnant naissance à de nouveaux centres d’influence plutôt qu’à une transformation radicale de la société.

La diaspora libanaise chiite en Afrique soulève d’importants problèmes de sécurité. De nombreux pays africains et leurs partenaires internationaux ont accusé une partie de cette diaspora d’être impliquée dans des activités criminelles telles que le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. De nombreux rapports, dont ceux cités par Kepel, suggèrent que divers circuits commerciaux ont été exploités par les réseaux économiques pour faciliter le transfert de fonds au Hezbollah (Kepel, 2015). La majorité de ces transactions financières ont eu lieu par le biais d’activités commerciales, notamment dans les secteurs du commerce de gros, de l’import-export et du diamant. Ces dynamiques s’inscrivent également dans un contexte plus large de fragilité des États : elles révèlent la capacité limitée de ces derniers à surveiller et à contrôler les transactions monétaires entre plusieurs pays et organisations transnationales. Il est néanmoins essentiel d’éviter toute généralisation. La plupart des membres de la diaspora libanaise contribuent à l’économie locale et ne commettent aucun crime. Malheureusement, les problèmes de sécurité peuvent persister en raison des tensions politiques entre l’Iran et les pays occidentaux. Par conséquent, les États africains sont confrontés à un double défi : bénéficier des contributions économiques de cette diaspora tout en renforçant leurs mécanismes de surveillance et de réglementation.

En définitive, la diaspora libanaise chiite en Afrique est un acteur aux multiples facettes, dont les activités économiques, religieuses et géopolitiques s’entrecroisent. Issue d’anciennes migrations, cette diaspora est devenue une composante essentielle des économies ouest-africaines. Elle se caractérise par des réseaux transnationaux, une forte capacité d’adaptation et une culture entrepreneuriale dynamique. Toutefois, son rôle ne se limite pas à l’espace économique ; la diaspora s’investit également dans l’organisation communautaire et les échanges d’idées, de capitaux et de normes religieuses, créant ainsi un espace diasporique mondialisé. Outre ces éléments, les relations politico-religieuses qui traversent cette diaspora s’appuient sur des acteurs tels que le Hezbollah et le gouvernement de la révolution islamique de 1979, illustrant ainsi l’interaction entre engagements identitaires, solidarités confessionnelles et considérations géopolitiques. Toutefois, ces liens ne peuvent être interprétés de manière uniforme, car les individus, les générations et les contextes nationaux varient considérablement. Par conséquent, la perception de ces liens est souvent influencée par des considérations pratiques (notamment économiques) que par l’idéologie. Par ailleurs, si certains cas d’abus liés aux flux financiers informels et aux activités illicites ont mobilisé les acteurs de la sécurité internationale, ils ne concernent qu’une faible proportion des hommes et des femmes qui utilisent ces réseaux. La plupart des membres de la diaspora œuvrent activement au développement de leurs pays d’accueil tout en conservant des liens étroits avec le Liban. Cette ambivalence entre les deux groupes souligne la nécessité d’éviter les interprétations simplistes et de privilégier une analyse à plusieurs niveaux. Par conséquent, la diaspora libano-chiite en Afrique peut constituer une force géopolitique indirecte ; toutefois, sa capacité d’influence repose moins sur un plan d’action coordonné que sur la densité de son réseau et sa mobilité géographique. De ce fait, cette population illustre la manière dont la mondialisation a redéfini les diasporas contemporaines, engendrant de nouveaux défis pour l’Afrique : gouvernance, réglementation et sécurité.

LE REGARD ET LES POSITIONNEMENTS

DES ÉTATS AFRICAINS FACE AU CONFLIT ISRAÉLO–AMÉRICAIN CONTRE L’IRAN

  1. Entre neutralité stratégique et pressions internationales

Depuis le début du conflit israélo-américain contre l’Iran, les pays africains ont adopté une approche très prudente, oscillant entre neutralité stratégique et soumission aux pressions internationales. Afin de protéger leurs intérêts politiques et économiques, ils évitent généralement de prendre des positions explicites et privilégient donc une approche mesurée dans un contexte géopolitique complexe. Cette attitude s’explique en partie par leur dépendance économique vis-à-vis de pays extérieurs, notamment occidentaux et des États du Golfe, qui influencent indirectement leurs décisions diplomatiques. Par ailleurs, l’absence de consensus sur le continent témoigne de la diversité des intérêts nationaux et des alliances entre les nations, ce qui rend difficile pour l’Afrique de parler d’une seule voix au sein de la communauté internationale.

Les pays africains adoptent une approche diplomatique mesurée face à la situation impliquant Israël, les États-Unis et l’Iran, principalement en raison de leur souci de préserver leurs intérêts dans un contexte international polarisé (Marchal, 2019). De manière générale, ils privilégient une diplomatie équilibrée, consistant à ne prendre parti pour aucune des parties, limitant ainsi les risques de répercussions politiques ou économiques. C’est notamment le cas pour certains pays, comme le Sénégal et la Côte d’Ivoire, qui abritent d’importantes communautés libanaises chiites. Historiquement, ces communautés ont tissé des liens économiques étroits avec leurs pays respectifs et contribuent de manière significative aux investissements et au commerce (Bredeloup, 2012). Par conséquent, de nombreux gouvernements africains s’efforcent d’éviter toute position ou action susceptible de nuire à leur unité interne et à la cohésion de ces communautés. Selon Bayart, l’héritage du non-alignement datant de l’époque coloniale influence encore les choix diplomatiques de l’Afrique (Bayart, 2018). Cela ressort clairement de l’approche plus prudente adoptée lors des votes au sein de diverses organisations et de systèmes multilatéraux tels que les Nations Unies, où les votes africains sont souvent ambigus ou font l’objet d’une abstention.

Comme le soulignent Severino et Ray, la marge de manœuvre des nations africaines est limitée par leur dépendance à l’égard d’autres nations pour le soutien économique et l’assistance militaire, notamment à travers leurs relations avec le monde occidental et les États du Golfe (Severino et Ray, 2011). Ainsi, l’aide publique au développement, les investissements directs étrangers et les partenariats de sécurité avec ces pays constituent trois moyens par lesquels les États-Unis et les pays européens influencent les États africains et l’élaboration de leurs politiques intérieures. Les États-Unis et l’Union européenne représentent deux des principales sources d’aide aux nations africaines, deux des principaux partenaires commerciaux et une source importante de sécurité pour elles. Par conséquent, si un État africain soutenait ouvertement le gouvernement iranien, il pourrait s’attendre à des sanctions de la part des États-Unis et/ou de l’UE (c’est-à-dire une réduction ou une suppression totale de l’aide financière). De plus, ces dernières années, les États du Golfe, en particulier l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, se sont imposés comme des partenaires économiques clés en Afrique. Ils concentrent l’essentiel de leur présence et de leur influence économique sur trois secteurs essentiels : l’énergie, l’agriculture et les infrastructures (Chauvin et Lemoine, 2020). Cette interdépendance engendre des « contraintes structurelles » (Hugon, 2016), limitant leur capacité à affirmer leur indépendance. Par conséquent, les sympathies politiques et/ou historiques qui pourraient pousser nombre de ces États vers l’Iran les incitent également à la prudence, en raison d’avantages économiques.

L’une des principales caractéristiques de l’approche africaine de ce conflit est l’absence de consensus. Malgré l’existence d’organisations continentales africaines telles que l’Union africaine, les nations africaines restent divisées, principalement selon leurs frontières nationales, leurs alliances et leurs dynamiques internes. Comme le souligne Foucher, l’Afrique, en tant que continent, présente une grande hétérogénéité en matière de politique étrangère (Foucher, 2021). Par exemple, l’Érythrée et le Zimbabwe mènent depuis de nombreuses années des politiques anti-occidentales, tandis que le Kenya et le Maroc entretiennent des liens étroits avec les États-Unis et leurs alliés. Cette fragmentation et ce manque de coordination sont accentués par les défis régionaux et les priorités locales, notamment en matière de sécurité, de développement économique et de gouvernance. Le degré d’influence des différentes diasporas, en particulier celle des communautés libanaises chiites, varie également d’un pays à l’autre, contribuant à la pluralité des points de vue des Africains sur les différents conflits du Moyen-Orient. Selon Bredeloup, ces communautés offrent des opportunités d’intermédiation économique et sociale ; toutefois, elles n’exercent généralement pas d’influence politique directe (Bredeloup, 2012). Prises entre neutralité stratégique, contraintes économiques et fragmentation politique, les nations africaines adoptent des positions extrêmement prudentes et diverses sur la guerre israélo-américaine contre l’Iran. Cette attitude s’explique à la fois par leur vulnérabilité face au système international et par leurs efforts pour maintenir un équilibre complexe, tant interne qu’externe.

B. Gestion interne des communautés libanaises chiites

La gestion interne des communautés chiites au Liban constitue une préoccupation majeure pour les autorités libanaises, compte tenu de l’instabilité géopolitique de la région, et notamment du risque de déstabilisation par des forces internationales ou des groupes associés à l’Iran. La recherche d’un juste milieu en matière de politique publique, (conciliant sécurité nationale, dynamiques sociales et maintien de la stabilité), est indissociable de la mise en place de systèmes de surveillance et de contrôle des réseaux menaçant l’État. Ces systèmes risquent de créer ou d’exacerber les tensions et/ou le sentiment de marginalisation au sein de ces communautés, soulevant ainsi la question cruciale de leur élaboration et de leur mise en œuvre, dans le respect des impératifs de sécurité et du maintien de la cohésion sociale.

Dans de nombreux pays africains, les populations libanaises chiites jouent un rôle crucial dans le maintien de la stabilité nationale, notamment dans le contexte des tensions actuelles entre l’Iran, Israël et les États-Unis. Historiquement implantées en Afrique de l’Ouest et centrale, ces populations libanaises sont devenues des piliers économiques importants de ces régions, contribuant principalement aux secteurs du commerce de détail, du négoce, de l’import-export et de la distribution (Bredeloup, 2012). Face à la montée des tensions internationales avec l’Iran, il est de plus en plus probable que ces populations libanaises vivant en Afrique soient associées aux dynamiques géopolitiques et internationales actuelles. A cet effet, les pays africains s’efforceront de les protéger de toute stigmatisation susceptible d’engendrer des conflits sociaux ou intercommunautaires. Selon Bayart, le maintien de l’équilibre interne en Afrique repose souvent sur une « politique de compromis » visant à favoriser la coexistence de différents groupes socio-économiques (Bayart, 2018). Les gouvernements mettent généralement en œuvre des politiques inclusives afin de favoriser l’intégration de ces communautés au sein de la société, sans pour autant les impliquer politiquement. L’objectif est de maintenir la stabilité sociale dans les sociétés qui connaissent déjà des problèmes structurels de gouvernance de l’État.

Pour mettre en œuvre cette stratégie d’intégration, de nombreux États africains ont commencé à appliquer des mesures de surveillance afin de déceler toute activité susceptible d’être liée à l’influence iranienne dans leurs régions d’utilisation. Ces régions présentent des liens religieux, économiques ou civiques. Selon Marchal, les services de sécurité de nombreux États africains continuent de surveiller les transactions financières et les organisations qu’ils soupçonnent d’avoir des liens avec des groupes comme le Hezbollah (Marchal, 2013). Grâce aux mesures de sécurité mises en place par divers gouvernements africains avec la coopération des pays occidentaux les dits services luttent contre le terrorisme et les réseaux transnationaux. La pression internationale, notamment celle des États-Unis, joue un rôle important dans le renforcement des différentes mesures de surveillance prises par les pays africains pour appréhender toute entité ou organisation iranienne présente sur leur territoire. Ces pays ont instauré des ordonnances de gel des avoirs financiers, des mesures d’exécution par les autorités bancaires et des restrictions à l’encontre des entités opérant au sein des démocraties africaines. Cependant, selon Hugon, les politiques mises en œuvre pour atteindre ces objectifs doivent l’être avec prudence afin de ne pas nuire à l’économie locale, étant donné que la diaspora libanaise représente une part importante de l’activité économique locale dans certains de ces pays (Hugon, 2016). Il demeure donc un équilibre délicat à trouver entre la sécurité nationale et le maintien de l’intégrité de l’économie locale en ce qui concerne la mise en œuvre des différentes formes de surveillance.

Dans certains cas, il y a des tensions ou des situations d’exclusion qui persistent à l’égard des communautés libanaises chiites. Bien que relativement limitées, ces situations révèlent la fragilité de leur place au sein de certains pays. Dans quelques pays, des actions liées au financement de l’Iran ou du Hezbollah ont entraîné des arrestations, des expulsions et/ou des restrictions d’activités économiques. Outre le fait qu’elles s’inscrivent dans un contexte diplomatique plus large, Foucher a observé que nombre de ces actions se produisent sous la pression internationale (Foucher, 2021). Les mesures prises par certains États peuvent également engendrer des stéréotypes négatifs sur les communautés libanaises chiites auprès des populations locales, notamment lorsqu’elles sont influencées par une rhétorique sécuritaire ou lorsque ces communautés jouissent d’une position économique plus favorable que la population locale. Bredeloup souligne que, même si la diaspora libanaise est généralement bien intégrée, elle est parfois perçue comme une force économique concurrente et peut être un facteur de tensions lors de crises économiques (Bredeloup, 2012). Les États peuvent également recourir à une discrimination indirecte en mettant en œuvre des politiques administratives restrictives ou en limitant l’accès à certains secteurs de l’économie. En définitive, toutes ces situations existent à différents degrés, selon le contexte national. Il est donc impossible de généraliser et d’affirmer qu’il s’agit d’une tendance répandue. La complexité des interactions entre acteurs locaux et internationaux est illustrée par l’expérience des communautés libanaises chiites en Afrique. Prises entre l’intégration économique, la surveillance sécuritaire et le risque de marginalisation, ces communautés occupent une place centrale dans des équilibres fragiles. De ce fait, les États africains sont contraints de concilier stabilité intérieure, souveraineté politique et pressions géopolitiques internationales au sein d’un ordre mondial de plus en plus polarisé.

C. Opportunités et risques géopolitiques pour l’Afrique

Face à la montée des tensions et à l’évolution des rapports de force internationaux, l’Afrique occupe aujourd’hui une place prépondérante dans le vaste contexte géopolitique complexe qui caractérise le monde actuel. Elle n’est pas seulement une cible pour de nombreux acteurs et un lieu convoité, mais aussi un acteur à part entière qui revendique sa place parmi les autres puissances mondiales. L’Afrique subit des influences extérieures susceptibles de menacer sa sécurité, mais qui, parallèlement, peuvent lui offrir de nouvelles opportunités. Ainsi, malgré les conséquences négatives probables de l’existence et/ou de l’escalade de certains risques, tels que l’intensification des combats, des conflits et la manipulation des diasporas, les pays africains auront davantage d’occasions de redéfinir leurs relations historiques avec nombre d’acteurs majeurs sur la scène internationale. Ce faisant, ils contribueront à consolider la position déjà essentielle de l’Afrique dans un monde de plus en plus multipolaire.

La possibilité que le conflit au Moyen-Orient entraîne des répercussions indirectes sur l’Afrique constitue l’un des plus grands risques pour les nations africaines. Ces répercussions peuvent se manifester à différents niveaux, notamment par des activités clandestines, la compétition pour l’influence ou des tentatives de déstabilisation. Selon Foucher, de nombreuses rivalités internationales atteignent aujourd’hui leur paroxysme en Afrique en raison des ressources naturelles stratégiques du continent, ainsi que de la faiblesse de ses institutions et infrastructures nationales (Foucher,). La montée des tensions entre l’Iran et ses adversaires pourrait engendrer des préoccupations sécuritaires accrues pour ces nations vulnérables. Par ailleurs, la porosité de certaines frontières et le manque de contrôle étatique sur leurs propres frontières aggravent le risque d’infiltration par des réseaux de groupes extérieurs.

Un risque majeur réside dans l’instrumentalisation de la diaspora libanaise chiite à des fins géopolitiques, susceptible de donner lieu à la perception, fondée ou non, que ces communautés servent de vecteur à l’influence iranienne. Bredeloup souligne que la diaspora libanaise agit principalement comme un acteur économique pragmatique ; toutefois, en période de tensions internationales, son image peut être politisée (Bredeloup, 2012). Marchal précise que cette instrumentalisation peut être orchestrée par des acteurs internes comme externes, selon l’existence de rivalités économiques et/ou politiques entre ces groupes (Marchal, 2012). Par conséquent, le risque accru d’être perçu comme instrumentalisé à cette fin engendre des risques de stigmatisation sociale, de surveillance accrue, de restrictions administratives, voire de conflits sociaux, pouvant potentiellement nuire à la cohésion nationale.

Le contexte géopolitique, malgré les risques inhérents, peut offrir certaines opportunités. Par ailleurs, la concurrence entre les grandes puissances peut créer des possibilités d’élargir le nombre et/ou la portée des partenariats pour les nations africaines. Comme l’a suggéré Severino, la présence croissante d’acteurs internationaux sur le continent offre aux nations un choix de partenaires plus vaste que jamais (Severino, 2011). Ceci, à son tour, encourage la renégociation des traités économiques existants et stimule les investissements étrangers dans les ressources africaines. De plus, grâce à leur situation géographique, les pays africains peuvent également tirer profit de la concurrence en matière d’investissements avec les pays du Golfe, l’Occident et d’autres économies émergentes.

Le repositionnement de l’ordre international offre également à l’Afrique la possibilité de renforcer son engagement diplomatique auprès des autres États. Dans un monde de plus en plus multipolaire, les États africains peuvent élaborer des stratégies de non-alignement actif. Selon Badie, les puissances moyennes et les pays en développement du Sud auront une capacité croissante à participer à la régulation des conflits internationaux (Badi, 2018). En ce sens, les États africains pourraient se positionner comme médiateurs et/ou stabilisateurs des conflits internationaux. De plus, ce positionnement contribuerait à accroître la présence de l’Afrique sur la scène internationale et à améliorer sa capacité à participer plus efficacement aux négociations multilatérales. Outre l’influence de la gestion des communautés chiites au Liban, le contexte géopolitique plus large du conflit entre l’Iran, Israël et les États-Unis complexifie davantage la situation des États africains. Les enjeux de sécurité et les opportunités stratégiques placent les États africains dans un environnement international particulièrement difficile. La capacité à maintenir un équilibre interne tout en tirant parti des opportunités offertes par le monde multipolaire sera cruciale pour la stabilité et l’influence futures des États africains.

UNE RECONFIGURATION GÉOPOLITIQUE GLOBALE

https://www.linkedin.com/pulse/reconfiguration-g%C3%A9opolitique-du-moyen-orient-isao-ltd-afrique-q1xke/ : image n°3: Cette carte montre plus ou moins la reconfiguration Géopolitique avec les alliées de l’Iran

A. Y à t-il un déclin relatif à l’influence iranienne ?

L’Iran a bâti une forte présence au Moyen-Orient depuis de nombreuses années grâce à ses capacités militaires, ses alliances et la diffusion d’une vision idéologique dans toute la région. De nouveaux développements régionaux remettent en question cette influence dominante en exerçant une pression internationale, en révélant des revers stratégiques et en modifiant l’équilibre géopolitique des pouvoirs. Par conséquent, la capacité de Téhéran à conserver son rôle d’acteur central dans sa zone d’influence pourrait être compromise, ce qui amène à se demander si l’Iran ne subit pas un déclin relatif de son autorité et de son influence dans la région. Pour répondre à cette question, il convient d’examiner d’abord les signes de faiblesse stratégique et militaire, puis d’analyser les éléments relatifs au réalignement des alliances dans la région.

L’hypothèse d’une diminution de l’influence iranienne dans le contexte du conflit israélo-américain repose sur l’analyse du potentiel militaro-stratégique de l’Iran dans la région. Au fil du temps, l’Iran a cherché à développer une doctrine asymétrique en soutenant des acteurs non étatiques (par exemple, en apportant une aide et un soutien spirituel aux milices chiites combattant les forces américaines en Irak, au Hezbollah au Liban et aux Houthis au Yémen) afin de projeter sa puissance dans la région (Eisenstadt, 2010). Cette stratégie asymétrique confère à l’Iran une forme de « profondeur stratégique » qui compense ses faiblesses en matière de puissance conventionnelle. Cependant, si l’Iran affrontait directement Israël avec le soutien des États-Unis, la dynamique serait profondément bouleversée. Par exemple, une frappe préventive d’Israël et/ou des États-Unis contre l’infrastructure militaire iranienne (notamment ses installations nucléaires et ses systèmes de missiles) réduirait considérablement la capacité de dissuasion de l’Iran (Cordesman, 2021). Au-delà de la réduction directe de l’influence régionale de l’Iran, Israël et les États-Unis ont démontré une supériorité effective sur ce pays grâce à leurs technologies de pointe, notamment dans le domaine du cyberespace et de la guerre aérienne. Par ailleurs, l’Iran est confronté à des difficultés économiques dues aux sanctions internationales qui limitent sa capacité à soutenir financièrement ses alliés dans la région. Ces contraintes budgétaires affectent directement la capacité de Téhéran à maintenir son réseau d’influence (Tabatabai, 2020). Ainsi, un conflit prolongé ne fera qu’accélérer l’érosion de l’influence iranienne. Cependant, cet affaiblissement ne doit pas être surestimé. L’Iran conserve des capacités importantes pour nuire à ses adversaires, notamment par des méthodes hybrides et indirectes. De plus, l’Iran a démontré que ses institutions et son idéologie sont résilientes face aux crises et aux pressions internes et externes, et constituent des sources supplémentaires de stabilité intérieure.

En cas d’un long conflit Israélo-américain contre l’Iran, un important réalignement des alliances au Moyen-Orient est probable. À la suite de la signature des accords d’Abraham en 2020, une convergence stratégique s’est développée entre Israël et plusieurs pays arabes, notamment les Émirats arabes unis et Bahreïn, en raison d’une perception commune de la menace iranienne (Lynch, 2021). Dans ce cas, un conflit ouvert renforcerait ces alliances nouvellement formées, aboutissant à une alliance régionale anti-iranienne. Bien que l’Arabie saoudite ait parfois adopté une position neutre, elle pourrait approfondir sa coopération en matière de sécurité avec Israël et les États-Unis et isoler davantage l’Iran sur le plan diplomatique. À l’inverse, certains États pourraient chercher à se positionner en faveur d’une neutralité stratégique. La Turquie, par exemple, pourrait tenter d’équilibrer ses relations économiques avec l’Iran tout en préservant son appartenance à l’OTAN. Le Qatar et Oman pourraient également privilégier la médiation pour résoudre le conflit. Les pays africains où vivent d’importants libanais chiites (comme la Côte d’Ivoire, le Sénégal et le Nigeria) sont également confrontés à des difficultés particulières du fait de leurs relations avec l’Iran. Les liens économiques et sociaux entre ces communautés de la diaspora et les réseaux transnationaux du Hezbollah auxquels elles sont connectées pourraient s’affaiblir si la puissance de l’Iran s’amenuise. De plus, la perte de puissance de l’Iran pourrait perturber l’équilibre des pouvoirs existant au sein de ces communautés et affecter leur financement et leur structure (Cammett, 2014). À l’inverse, certains pays africains pourraient saisir l’opportunité de diversifier leurs alliances et de nouer des partenariats avec des États du Golfe ou d’autres pays occidentaux, améliorant ainsi leurs chances d’opérer un changement géopolitique à mesure que l’influence iranienne diminue. Le déclin de l’influence iranienne ne se ferait pas nécessairement sans heurts et ne signifierait pas la disparition totale de la capacité de l’Iran à exercer une influence mondiale lors d’un conflit israélo-américain. Même si les capacités militaires de l’État iranien seraient affaiblies par la guerre, il conserverait néanmoins une capacité substantielle à exercer son influence grâce à ses réseaux asymétriques. La restructuration des alliances régionales et internationales qui en résulte modifiera probablement de façon permanente l’équilibre des pouvoirs au Moyen-Orient. Il y aura, par ailleurs, des répercussions mondiales pour divers pays africains, notamment ceux qui comptent d’importantes diasporas libanaises chiites.

B. Nouveaux équilibres Moyen-Orient / Afrique

L’évolution des rapports de force entre le Moyen-Orient et l’Afrique subsaharienne illustre une tendance géopolitique en cours. Autrefois considérées comme des régions distinctes, ces deux zones sont aujourd’hui soumises à une interdépendance économique et stratégique accrue. Cette interconnexion croissante est principalement alimentée par l’intensification des échanges commerciaux, des investissements et des alliances, ce qui contribue à estomper les frontières traditionnelles qui séparaient les puissances régionales. À titre d’exemple, les pays du Moyen-Orient utilisent l’Afrique comme un moyen d’exercer indirectement leur influence pour atteindre des objectifs de politique étrangère précis et, par conséquent, contribuer significativement à modifier l’environnement géopolitique global.

Pour bien comprendre les scénarios de conflit au Moyen-Orient, notamment en cas d’affrontement israélo-américain contre l’Iran, il est essentiel d’évaluer également les éléments situationnels connexes ailleurs dans le monde, en particulier en Afrique. Ces dernières années ont été marquées par une intensification des interactions entre les pays du Moyen-Orient et les pays africains sur les plans économique, sécuritaire et socioculturel, notamment par le biais des migrations et des diasporas. La diaspora libanaise (en particulier chiite), notamment celle d’Afrique de l’Ouest (Côte d’Ivoire, Sénégal, Nigéria), a largement contribué à cette interconnexion en jouant un rôle d’intermédiaire entre les économies locales et les réseaux transnationaux au Moyen-Orient. Elle favorise la circulation des capitaux, des biens et, parfois, l’influence politique et idéologique entre les deux régions (Peleikis, 2003). Ainsi, un conflit armé impliquant l’Iran entraînerait des conséquences importantes qui dépasseraient largement les frontières géographiques immédiates du pays. Les sanctions, la perturbation des routes commerciales et l’exacerbation des tensions sécuritaires régionales et mondiales découlant d’un tel conflit armé pourraient avoir des répercussions négatives sur les réseaux économiques transnationaux qui relient ces diasporas à leurs pays d’origine. De plus, les pays africains touchés devront adapter leur politique diplomatique à leurs priorités stratégiques et à leurs relations internationales. La présence croissante des pays du Golfe en Afrique, notamment l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, renforce encore cette interdépendance. Ils investissent massivement dans les infrastructures, l’énergie et les ports africains afin de maximiser leur avantage concurrentiel naissant sur l’Iran (Verhoeven, 2018). Par conséquent, la zone Moyen-Orient/Afrique évoluera vers un continuum géopolitique intégré, illustrant ainsi comment une crise régionale peut entraîner des répercussions sur d’autres régions. Cette interdépendance accrue transformera les conflits locaux en enjeux transrégionaux.

La confrontation entre Israël et les États-Unis contre l’Iran pourrait se manifester indirectement en Afrique, et les deux nations auront recours autant que possible à des moyens indirects pour projeter leur puissance et leur influence sur le continent. Cette projection indirecte s’inscrit dans une logique plus large de compétition asymétrique qui privilégie l’utilisation de réseaux, d’alliances locales et d’instruments non conventionnels. Bien que l’Iran ne dispose pas de ressources importantes, il a cherché à accroître son influence en Afrique par la diplomatie, la religion et l’économie (Ostovar, 2016). Des institutions chiites et des organisations caritatives ont permis à l’Iran de s’implanter dans de nombreux pays africains. Les pays occidentaux ont, dans certains cas, accusé ces institutions et organisations caritatives chiites de servir de relais à des activités politiques ou sécuritaires. En réaction à ces agissements indirects de l’Iran, Israël et les États-Unis ont formalisé leur présence en Afrique et renforcé leur coopération en matière de sécurité, le partage de renseignements et la lutte contre le terrorisme sur le continent. Les relations diplomatiques d’Israël avec plusieurs États africains se sont considérablement développées depuis les années 2010, dans le but de limiter l’influence iranienne et de consolider ses alliances internationales (Kabha & Eran, 2017). Les pays africains abritant d’importantes communautés libanaises chiites occupent une place particulière parmi ces pays ; ils sont susceptibles de servir de théâtre indirect aux rivalités moyen-orientales, principalement par le biais de mécanismes financiers, de la mobilisation des communautés et d’une influence politique. Toutefois, ces mêmes pays tendent à éviter d’être instrumentalisés par les pays du Moyen-Orient et privilégient donc une approche neutre et pragmatique. Par ailleurs, l’Afrique est convoitée comme région stratégique de compétition par de nombreux acteurs mondiaux majeurs en raison de ses vastes ressources naturelles, de ses marchés émergents et de sa position territoriale stratégique (notamment maritime). Les États du Moyen-Orient, ainsi que d’autres puissances mondiales (comme la Chine, la Russie et les États-Unis), accroissent leur influence en Afrique, ce qui complexifie leurs interactions. En définitive, l’Afrique n’est pas une simple région périphérique ; elle est devenue un prolongement des rivalités moyen-orientales entre les États de la région. L’implication de l’Iran dans un conflit prolongé pourrait entraîner une confrontation indirecte entre les pays de la région, du fait de leur alliance avec d’autres pays opposés à la guerre. Cette évolution des relations entre le Moyen-Orient et l’Afrique témoigne d’une nouvelle réalité en matière de relations géopolitiques. L’interdépendance croissante des différentes régions du monde et le recours à l’Afrique comme lieu d’influence indirecte témoignent d’une plus grande fluidité des systèmes internationaux et d’une complexification des relations interrégionales. Dans ce contexte, les États africains abritant d’importantes populations libanaises chiites joueront un rôle central. Ces États doivent gérer de multiples influences extérieures afin de préserver leur stabilité intérieure et leur autonomie.

C. Perspectives d’évolution du conflit

Le conflit dont il est question ici ne se limite pas à son impact immédiat, à sa dynamique évolutive et à ses implications à long terme pour les régions situées bien au-delà de la zone concernée. Il pourrait également aboutir à différentes issues (par exemple, une expansion régionale ou la poursuite d’un conflit de faible intensité). Dans tous ces scénarios, la participation d’acteurs internationaux majeurs (États-Unis, Chine et Russie) influencera fondamentalement le cours, la nature et la gravité du conflit. L’impact global de ce conflit s’étendra au-delà des localités directement touchées et inclura des répercussions sociales et politiques à long terme pour les diasporas concernées à travers le monde. Par conséquent, cette dynamique changeante exige une évaluation exhaustive des défis futurs liés aux conséquences à long terme du conflit.

Le conflit israélo-américain actuel avec l’Iran soulève une question cruciale : ce conflit va-t-il s’étendre à l’échelle régionale ou restera-t-il cantonné à une « guerre limitée » ? La réponse à cette question est essentielle, car elle permet de comprendre le système d’alliances et de réseaux d’acteurs non étatiques liés à l’Iran (le Hezbollah au Liban, les milices chiites en Irak, les Houthis au Yémen, le Hamas en Palestine). Ces réseaux pourraient ouvrir la voie à la création de fronts secondaires et à la régionalisation du conflit, conformément aux théories de « l’encerclement asymétrique » exposées par Gresh en 2020. À l’inverse, les coûts associés à un conflit de grande ampleur (économiques, humains et politiques) ont engendré plusieurs facteurs favorisant une forme de conflit limitée (recours à des formes indirectes de confrontation, telles que les frappes ciblées, les cyberattaques et les opérations clandestines). Selon Badie, nous sommes passés d’une ère où deux grandes puissances s’affrontaient directement à une ère où l’accent est mis sur le contournement de ce conflit. En conséquence, les conflits entre ces puissances continueront d’évoluer en fonction du fragile équilibre entre les mécanismes d’escalade et de limitation existant au sein de leur environnement stratégique, lequel est lui-même fortement impacté par l’accroissement de l’incertitude qui entoure de multiples domaines stratégiques.

Aucune analyse du conflit ne saurait ignorer le rôle crucial et structurant de trois grandes puissances internationales : les États-Unis, la Chine et la Russie. Les États-Unis sont clairement à l’avant-garde de toute stratégie anti-iranienne, du fait de leur position stratégique, leur partenariat avec Israël et leur présence militaire dans la région du Golfe. Ils jouent ainsi un rôle essentiel dans l’évolution du conflit et dans la manière dont il se déroule. Concernant leur objectif global vis-à-vis de l’Iran, le but principal des États-Unis est de limiter l’influence iranienne au Moyen-Orient et de garantir la sécurité des voies d’approvisionnement énergétique (Haass, 2021). Quant à la Russie, sa position est plus ambiguë : alliée de l’Iran et de la Syrie, elle entretient par ailleurs des relations importantes avec Israël et les États du Golfe, ce qui lui permet de se positionner comme médiateur essentiel dans ces régions du monde. Boniface affirme que la Russie cherche à se positionner non par la force militaire, mais plutôt par des solutions pragmatiques qui maximisent son influence sans conflit direct avec une autre puissance comme l’Iran (Boniface, 2019). La Chine, elle aussi, a commencé à développer ses propres capacités en tant qu’acteur au Moyen-Orient. Importateur majeur de pétrole iranien, la Chine entretient des relations commerciales étroites avec Téhéran et s’efforce également de développer ses relations avec d’autres États du Golfe. Sa principale stratégie repose sur le principe d’une neutralité active, visant à instaurer la stabilité dans toute la région, condition nécessaire à son développement économique, notamment grâce à l’initiative « la Ceinture et la Route » (Cabestan, 2022). Chacune de ces puissances a contribué plus ou moins à l’émergence du conflit, tout en œuvrant à minimiser l’impact potentiel d’une escalade incontrôlée, à préserver ses propres intérêts économiques et à prévenir tout risque de conflit mondial.

La diaspora libanaise chiite en Afrique peut nous aider à comprendre comment les conflits de longue durée continuent d’affecter (et parfois d’entraîner des conséquences permanentes) les personnes déplacées du Liban. Du fait de sa nature transnationale, ce groupe se situe au carrefour unique des liens entre le Moyen-Orient et l’Afrique. La diaspora libanaise chiite occupe une place économique importante dans de nombreux pays africains, notamment grâce à sa participation aux secteurs du commerce, de l’import-export et de la finance. Cependant, ses liens, réels ou perçus, avec des groupes liés à l’Iran ou au Hezbollah exposent ces communautés à des risques politiques et sécuritaires accrus en cas de conflit (Cammett 2014). Une guerre prolongée renforcerait probablement la surveillance gouvernementale et policière de la diaspora libanaise chiite par ses partenaires nationaux et internationaux, en particulier dans le cadre de la lutte contre le financement du terrorisme. Cette surveillance accrue réduirait les opportunités économiques des membres de ces diasporas et nuirait à leur intégration sociale. De plus, les divisions existantes au sein de chaque communauté, sur des bases politiques et religieuses, pourraient s’intensifier, entraînant un affaiblissement global de ces communautés en tant que communautés unifiées. Néanmoins, la diaspora possède une capacité d’adaptation à son environnement. Ses liens locaux et son expérience de la vie dans des contextes multiculturels lui permettent de gérer différentes sources d’influence tout en conservant une certaine neutralité pragmatique. Enfin, les effets du conflit pourraient redéfinir les relations entre les nations africaines et ces communautés. Dans le cadre du réalignement géopolitique, l’Afrique pourrait être amenée à mieux réguler ces réseaux et à les utiliser pour développer ses économies. L’éventualité d’un long conflit israélo-américain à l’encontre de l’Iran souligne la complexité des rapports de force contemporains entre les principaux acteurs mondiaux, qui influencent la structure de l’environnement dans lequel vivent ces diasporas. Ce conflit peut être appréhendé dans le contexte du transnationalisme en tant que tel : si les acteurs gouvernementaux africains peuvent considérer qu’il vaut mieux contenir le risque d’une escalade potentielle du conflit régional que le prévenir, leurs motivations sous-jacentes reposent sur l’influence et les activités des grandes puissances mondiales sur les diasporas, tant sur le plan historique que sur le plan actuel. Dans le contexte des affaires mondiales, les nombreuses villes politiquement puissantes d’Afrique ou les régions abritant d’importantes populations libanaises chiites offrent des lieux uniques pour examiner comment les gouvernements locaux tentent de gérer de multiples influences étrangères et leur capacité à le faire aura finalement un impact sur leur stabilité et leur position dans un ordre mondial en constante évolution.

Conclusion

En définitive, l’analyse du conflit au Moyen-Orient révèle sa multidimensionnalité, fruit d’une multitude de facteurs historiques, de rivalités idéologiques persistantes et de bouleversements géopolitiques contemporains. Les tensions entre l’Iran et Israël ne sont donc pas un simple événement fortuit ; elles reflètent une logique structurelle plus large où s’entremêlent conditions post-impériales, factions liées à des divisions sectaires et ambitions d’influence. L’évolution de la guerre irano-israélienne, d’un conflit indirect à une confrontation directe croissante, démontre que le risque d’escalade s’accroît, tant au Moyen-Orient qu’à l’extérieur. L’implication accrue des puissances extérieures confère à ce conflit une dimension systémique, dépassant le cadre d’un simple problème régional, et aura des répercussions durables sur toutes les nations du monde, et pas seulement sur celles du Moyen-Orient, foyer initial des troubles. De plus, la nature transnationale du conflit illustre l’importance croissante des diasporas en tant qu’acteurs indirects mais influents sur la scène géopolitique. La présence de la diaspora libanaise chiite en Afrique en est un exemple particulièrement frappant. Implantée de longue date et intégrée au tissu économique local, la diaspora poursuit deux objectifs principaux : d’une part, favoriser le développement ; d’autre part, se doter d’un instrument d’influence politique et religieuse. Les réseaux économiques et communautaires qu’elle met en place servent souvent de vecteurs aux opérations d’influence menées par l’Iran et ses alliés à travers les circuits financiers internationaux. Ainsi, ces tendances témoignent de l’émergence de nouvelles sources de pouvoir qui brouillent la frontière entre influence locale et mondiale.

L’environnement des nations africaines est complexe en raison de la lutte persistante contre leurs anciennes puissances coloniales, des différends frontaliers et des conflits régionaux, ainsi que du mécontentement interne au sein de diverses communautés ethniques. De ce fait, les dirigeants africains tendent à adopter une position de neutralité stratégique, tout en subissant d’importantes pressions extérieures. La dépendance financière vis-à-vis des États du Golfe et des pays occidentaux a réduit la capacité de nombreux dirigeants africains à mener des politiques diplomatiques indépendantes, et en l’absence d’une position continentale cohérente, des intérêts nationaux concurrents s’affrontent entre les nations africaines. La complexité de la gestion de la communauté libanaise chiite, présente dans plusieurs pays africains, représente un défi supplémentaire pour les dirigeants africains, qui doivent concilier la nécessité d’assurer la sécurité intérieure de leurs nations et celle de promouvoir l’unité sociale. Les dirigeants étatiques partagent également l’objectif de renforcer la surveillance des groupes précédemment impliqués dans le soutien à des activités terroristes ou à l’instabilité géopolitique, mais sont tout aussi responsables de veiller à ce que cette surveillance n’entraîne pas la stigmatisation de ces communautés, ce qui pourrait nuire à leur stabilité sociale.

L’Afrique est perçue à la fois comme une région exposée aux effets indirects des conflits et comme un acteur potentiel des luttes politiques mondiales. Les dangers sont nombreux : l’exploitation des diasporas, l’émergence d’organisations criminelles et de nouvelles dynamiques conflictuelles potentielles issues de l’extérieur. Cependant, ces menaces recèlent également des opportunités. La restructuration des rapports de force internationaux offre aux pays africains la possibilité de nouer de nouvelles alliances, d’affirmer une présence stratégique accrue et d’accroître leur influence dans un monde multipolaire en devenir.

L’évolution du conflit pourrait entraîner une modification progressive des rapports de force mondiaux. La mise en place d’alliances régionales pourrait réduire la puissance relative de l’Iran, que ce soit par des moyens militaires, économiques ou diplomatiques. Grâce aux nouveaux liens qui se tissent entre le Moyen-Orient et l’Afrique, cette dernière devient une zone d’influence potentiellement indirecte, mais néanmoins stratégique. L’issue du conflit dépendra en définitive de la capacité des grandes puissances à enrayer l’escalade et de celle des acteurs régionaux et transnationaux à s’adapter à un environnement en mutation. La question des diasporas et des relations entre l’Afrique et le Moyen-Orient est devenue un facteur majeur pour comprendre les récentes mutations géopolitiques, et non plus une préoccupation négligeable. Cela oblige à repenser les analyses internationales traditionnelles en y intégrant les dimensions transnationales, économiques et socioculturelles des conflits contemporains.

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