Depuis le jeudi 13 juin, les États Unis accusent l’Iran d’être derrière l’attaque de deux pétroliers, un Norvégien et un Japonais, dans la mer d’Oman. Vidéo à l’appui, le secrétaire d’état Américain Mike Pompeo a affirmé que cette opération avait été menée par l’Iran dans l’objectif de perturber l’activité dans le détroit d’Ormuz, un point hautement stratégique pour le commerce pétrolier mondial. L’Iran, de son côté, par le biais du président du Parlement Iranien Ali Lajrani[1], a dénoncé un coup monté de la part de États-Unis afin de « compléter les sanctions économiques » qui n’ont, selon lui, « atteint aucun résultat ». Depuis, un drone américain a été abattu à proximité de l’espace aérien Iranien et D. Trump a menacé de recourir à des frappes aériennes.

Symbole de l’escalade des tensions entre les États-Unis et l’Iran depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, ce nouvel incident est aussi révélateur de l’alignement stratégique Russo-Iranien qui s’est intensifié avec la crise Syrienne. Le ministère des affaires étrangères Russe a notamment rappelé qu’il était « inacceptable d’accuser qui que ce soit (…) avant la conclusion d’une enquête internationale détaillée et impartiale » et à dénoncé « une escalade artificielle des tensions, en grande partie dûe à la politique Iranophobe des États-Unis »[2].

La Chine, de son côté, a également cherché à tempérer les accusations Américaines en appelant au dialogue[3]. Pékin partage notamment des intérêts dans le domaine énergétique avec l’Iran. Début 2019, un tiers du pétrole Iranien se dirigeait vers la Chine, qui a ainsi apporté son soutien à Téhéran face aux sanctions imposées par les États-Unis.

Dans un contexte de montée des tensions entre la Chine, la Russie et les États-Unis de l’autre côté, force est de constater que l’Iran a choisi de se rapprocher de l’Orient plutôt que de l’Occident. Sergueï Lavrov, ministre des affaires étrangères russes qualifiait l’Iran « d’allié naturel » dès septembre 2014, notamment dans la lutte face à Daech[4]. Plus récemment, en février 2019, Ali Khameini déclarait que pour les Iraniens « en matière de politique étrangère, préférer l’Orient à l’Occident (…) est une de nos priorités ».  Pourtant, lors de la révolution de 1979, l’ayatollah Khomeinyi avait souligné la nécessité pour l’Iran d’opter pour le non-alignement entre « l’Est athée » et « l’Ouest oppresseur et infidèle ». Ce rapprochement apparaît ainsi comme une entente pragmatique, liée à des intérêts circonstanciels communs, mais qui reste artificiel à plusieurs niveaux.

 

Aux origines du rapprochement

 

Le principal facteur qui a contribué au rapprochement entre les trois États est une représentation commune du monde, celle d’un Occident perçu comme une force déstabilisatrice pour les régimes en place. Face à cette crainte, Iraniens, Russes et Chinois cherchent à nouer des alliances avec d’autres pays qui, comme eux, s’opposent à l’influence occidentale.

Cet aspect est particulièrement perceptible du côté Russe. Moscou estime que les États-Unis, après la fin de la Guerre Froide, a constamment cherché à favoriser des mouvements de contestation et ainsi permettre des changements de régime dans les anciens pays satellites de l’URSS.

La révolution des roses en Géorgie de 2003 puis la révolution Orange en Ukraine de 2004 ont accéléré le revirement de la politique Russe, qui, durant les années 90, était marquée par une ouverture sur l’Occident. La Russie avait notamment intégré le G8 et signé un partenariat de coopération avec l’Union Européenne. La politique d’élargissement de l’OTAN vers l’Europe de l’est, alors que V. Poutine s’était engagé du côté des États-Unis dans la lutte contre le terrorisme après les attentats du 11 septembre, allant jusqu’à « reconnaître le bienfondé de leur présence dans l’espace post-Soviétique »[5], scellera la volonté de l’ancien officier du KGB de réaffirmer l’indépendance de la Russie et son influence dans les zones de l’ex-URSS.

Après l’intervention militaire Russe en Géorgie de 2008, menée pour éviter une potentielle intégration à l’OTAN, la révolution Ukrainienne de 2014 est interprétée comme une nouvelle tentative de la part de l’Occident de promouvoir la démocratie et d’étendre l’Alliance Atlantique jusqu’à la frontière Russe, ce qui aurait fait disparaître une zone tampon importante entre l’Est et l’Ouest.

La Chine a aussi interprété la révolution Kirghize de 2005 comme une illustration de la stratégie occidentale. Pékin redoutait notamment un renforcement des mouvements indépendantistes dans le Xinjiang Chinois, une région frontalière du Kirghizstan.[6]

Déjà partenaire avec la Russie dans le cadre du Conseil de coopération de Shangaï depuis le milieu des années 90, la Chine est ainsi progressivement devenue le partenaire de la Russie sur la scène internationale. Elle a notamment soutenu les justifications apportées par les Russes lors de leur intervention en Ukraine et utilisé son véto au Conseil de Sécurité de l’ONU lorsque des résolutions menaçaient le gouvernement Syrien.

De son côté, la Russie, malgré sa neutralité affichée sur les revendications territoriales en mer de Chine, dénonce, aux côtés de la Chine, le rôle déstabilisateur joué par les États-Unis dans la zone.

Les Mollahs Iraniens, quant à eux, cherchent à affirmer l’indépendance de l’Iran depuis la révolution de 1979, notamment vis-à-vis des Américains, qui, en collaboration avec le Shah avait œuvré à la destitution de M. Mossadegh en 1953. Dans ses premières décennies, la République Islamique avait ainsi besoin de soutiens pragmatiques, qui n’accordaient pas d’importance aux agissements de l’Iran et qui ne posaient pas de menace pour l’idéologie et le régime en place. La Chine et la Russie, désireux de développer leur influence au Moyen-Orient apparaissaient ainsi comme des partenaires tout désignés pour la nouvelle République Islamique.

Un partenariat énergétique, militaire et commercial

 

Les sanctions imposées par les occidentaux ont créé les conditions favorables à l’intensification de la coopération entre les trois pays. Les sanctions contre les institutions financières, pétrolières, et militaires Russes à partir de 2014 suite à l’intervention en Crimée, le rétablissement de l’embargo sur le pétrole Iranien par les États-Unis à partir de mai 2018 et les sanctions commerciales envers la Chine, poussent ainsi des États, historiquement, culturellement et idéologiquement différents, à se rapprocher.

Leurs relations sont ainsi pragmatiques, ces États partageant de nombreux intérêts communs, et visent à créer un bastion pour éviter l’isolation sur la scène internationale. Cette coopération renforcée se décline alors en plusieurs volets, notamment économiques diplomatiques et militaires.

Suite aux sanctions Américaines dans le domaine énergétique, la Russie s’est rapidement tournée vers le voisin Chinois. En mai 2014, Gazprom et la China National Petroleum Corporation signent un contrat pour construire un nouveau gazoduc reliant le gisement Russe de Tchaïanda, au Nord-Est de la Chine[7]. En contrepartie, les Chinois ont obtenu de nouvelles armes Russes, notamment les systèmes anti-aériens S-400 et des chasseurs Sukhoi-35, que la Russie se gardait de fournir jusqu’ici pour limiter les transferts de technologie[8]. Le rapprochement militaire a franchi une nouvelle étape lorsqu’en octobre 2018, les deux pays ont mené un exercice militaire commun nommé « Vostok 2018 », pour la première fois.

Si la volonté Russe de rétablir son influence au Moyen-Orient à partir de 2012 a joué un rôle clé dans son rapprochement avec l’Iran, le retrait de l’accord de Vienne par les États-Unis a aussi contraint les Iraniens à nouer des relations plus étroites avec la Russie. La Russie avait notamment joué un rôle clé dans le dialogue entre l’Occident et l’Iran, ce qui avait facilité les accords sur le nucléaire. Si l’Union Européenne continue de soutenir les accords et cherche ainsi à assurer leur survie malgré le retrait Américain, cette dernière se trouve dans une situation inconfortable diplomatiquement. Les États-Unis, qui avaient déjà menacé d’augmenter les tarifs douaniers sur les automobiles européennes en février 2019, ont les moyens de faire pression sur leurs alliés occidentaux.

Ainsi, à terme, si les États-Unis continuent leur politique d’intimidation avec l’Iran, c’est la Russie, qui collabore déjà avec l’Iran pour la construction de la centrale nucléaire de Bouchehr, et la Chine qui en bénéficieront. Sergueï Lavrov a par exemple rappelé dès mai 2018 ne pas avoir peur des sanctions et qu’il continuerait de coopérer avec l’Iran. Pareil du côté Chinois, qui cherche à développer son influence au Moyen-Orient et fournit ainsi à l’Iran des infrastructures de transport, des produits manufacturés, tout en continuant à importer du pétrole Iranien malgré les sanctions Américaines.  

Pour la Chine, la Russie et l’Iran représentent qui plus-est des alliés majeurs pour son programme de nouvelle route de la soie. Ce projet, lancé en 2013 et devant s’achever en 2049, avait d’abord suscité des inquiétudes de la part de la Russie, qui le considérait comme une potentielle menace pour leurs intérêts en Asie centrale. Pour atténuer ces craintes, un accord a été trouvé en mai 2015 prévoyant d’associer l’Union Économique Eurasiatique, impulsée par la Russie, au projet de Nouvelles Routes de la Soie. La Russie, par laquelle passent huit des neuf routes ferroviaires Chinoises à destination de l’Europe revêt ainsi une importance majeure. Un accord a également été signé pour développer une route maritime passant au large des côtes arctiques Russes, à destination d’Europe du Nord[9].

Depuis, les dirigeants Russes et Chinois ont constamment cherché à renforcer leur relation bilatérale. Après la création d’un fonds d’investissement commun, des négociations sur une zone de libre-échange se sont ouvertes et V. Poutine et X. Jinping ont à maintes reprises rappelé que les sanctions Américaines n’ébranleraient pas l’unité du Conseil de Coopération de Shangaï.

Ces derniers ont même ouvert la porte à l’intégration de l’Iran, qui n’a pour l’instant qu’un statut d’observateur au sein de l’Organisation de Coopération de Shangaï [10]. L’Iran, qui borde à la fois le Golfe Persique et la Mer Caspienne, a un emplacement stratégique qui intéresse fortement les Chinois dans le cadre du projet de Nouvelle route de la soie. Une ligne ferroviaire relie déjà la ville Chinoise de Bayannur et l’Iran, en passant par des pays d’Asie centrale comme le Kazakhstan. Pékin cherche activement à développer des hubs en Asie centrale, cette voie ferroviaire reliant les ports majeurs de la région.

Des relations pragmatiques qui restent artificielles

 

Si les dirigeants Chinois et Iraniens mettent en avant l’image d’une alliance historique et durable entre les deux États, le rapprochement ne s’est opéré qu’à partir de la fin des années 1980. Cela n’a pas empêché, d’ailleurs, les Chinois de tisser de bonnes relations avec les rivaux de l’Iran comme l’Arabie Saoudite ou Israël.

Les relations avec l’Iran restent ainsi marquées par le sceau du pragmatisme, et cherchent à servir leurs intérêts mutuels, l’Iran ayant besoin de soutiens face aux sanctions Américaines et la Chine ayant besoin de l’Iran pour développer son influence Moyen-Orientale.

Pour les chercheuses Dina Esfandiary and Ariane Tabatabai, qui ont étudié la relation entre les trois États[11], les Iraniens sont également de plus en plus hostiles à l’influence grandissante de la Chine dans leur pays et se méfient des produits Chinois.  Un des handicaps majeurs de cette relation est son inégalité profonde. La Chine a un tel poids que les Iraniens sont contraints d’accepter la plupart de ses conditions, renforçant cette hostilité. Pour Thierry Kellner, « historiquement, les Iraniens sont davantage tournés vers l’Europe. La Chine, c’est un partenariat par défaut ».

De la même manière, l’engagement actif de Moscou auprès de Bachar Al-Assad ne doit pas faire oublier les crispations qui existent dans la relation Irano-Syrienne. L’histoire tumultueuse entre les deux pays, marquée par deux guerres Russo-Iraniennes au début du 19ème siècle, des pertes de territoires au profit de l’Empire Russe, puis des ruptures de relations diplomatiques à l’époque du Shah, reste ancrée dans les mémoires collectives.

De nombreux obstacles, à la fois cognitifs et pratiques persistent dans l’alliance Irano-Russe. La population Iranienne voit d’un mauvais œil l’installation de bases Russes sur son territoire, comme ce fut le cas en 2016. L’utilisation de la base aérienne de Nozeh par les Russes avait donné lieu à des protestations en Iran. Un membre du parlement Iranien avait alors rappelé que la présence d’infrastructures militaires étrangères sur le sol Iranien violait l’article 176 de la constitution de la République Islamique.

Enfin, entre les deux grandes puissances de ce triptyque, la coopération est toujours plus forte mais la méfiance et les craintes des Russes face à l’émergence Chinoise ne vont pas se dissiper pour autant.

Au sein de l’Organisation de Coopération de Shangaï, le projet Chinois et le projet Russe restent rivaux. Pour la Chine, l’OCS doit avoir pour vocation de renforcer le libre-échange avec les pays d’Asie centrale, tandis que la Russie est plus préoccupée par le volet sécuritaire de l’organisation. La Russie, tout comme les États centre-asiatiques craignent l’hégémonie commerciale Chinoise, dont la puissance « nourrit des sentiment antichinois » et « renforcent les tendances protectionnistes » selon le sinologue Jean-Pierre Cabestan.

Les Russes ont réalisé que les Chinois privilégieront toujours leurs intérêts économiques à l’entente Sino-Russe, et qu’en conséquence, la coopération se fera toujours par une conjonction d’intérêts mais jamais par une véritable alliance. À ce titre, la démonstration militaire « Vostok 2018 », à laquelle a modestement participé la Chine, doit aussi être considéré comme un moyen pour la Russie d’exposer l’ampleur de sa puissance militaire à Pékin. La Russie a d’ailleurs signé un contrat avec l’Inde en octobre 2018 pour la vente de systèmes antiaériens S-400, alors même que l’Inde cherche à contrebalancer l’affirmation de la Chine sur le continent Asiatique.

La tendance est donc à un rapprochement entre la Chine, la Russie et l’Iran. Cependant, les motifs et les cadres de coopération sont tout autant des sources de rapprochement que de divisions. Ainsi, la montée des tensions entre l’Iran et les États-Unis peut faire figure de test pour ces pays. La Chine et la Russie continueront-t-il, à terme, de soutenir leur alter ego Iranien malgré le renforcement des sanctions occidentales ?

Auteur : Nicolas Vuitton

Bibliographie

[1] ALONSO Pierre, « Mer d’Oman, la bataille des preuves », Libération, 16 juin 2019   https://www.liberation.fr/planete/2019/06/16/mer-d-oman-la-bataille-des-preuves_1734219

[2] L’Orient Le Jour, « Mer d’Oman : la Russie appelle à « ne pas tirer de conclusions hâtives » », 14 Juin 2019 https://www.lorientlejour.com/article/1174764/mer-doman-la-russie-appelle-a-ne-pas-tirer-de-conclusions-hatives.html

[3] France 24, « Attaques de pétroliers : Trump rejette les dénégations de l’Iran, les appels au calme se multiplient », 15 Juin 2019  https://www.france24.com/fr/20190615-attaques-petroliers-golfe-oman-trump-accuse-iran-appels-calme-russie-chine

[4] BADRAKHUMAR M. K., « La Russie et la Chine défendent l’Iran contre Trump », Mondialisation.ca, 22 Février 2017 https://www.mondialisation.ca/la-russie-et-la-chine-defendent-liran-contre-trump/5576349

[5] DE TINGUY Anne, FACON Isabelle, Moscou et le monde. L’ambition de la grandeur : une illusion?, Autrement, 2008.

[6] FACON Isabelle, « Pékin et Moscou, complices mais pas alliés », Le Monde Diplomatique, Août 2018  https://www.monde-diplomatique.fr/2018/08/FACON/58982

[7] ibid

[8] TALLÈS Olivier, « La Chine, un client choyé des vendeurs d’armes russes », La Croix, le 21 Septembre 2018 https://www.la-croix.com/Monde/Chine-client-choye-vendeurs-darmes-russes-2018-09-21-1200970581

[9] DETROY Florent, « Un atout géopolitique pour la Russie », Le Monde Diplomatique, Septembre 2017 https://www.monde-diplomatique.fr/2017/09/DETROY/57873

[10] Le Point, « Sommet Chine-Iran-Russie : Xi Jinping prône « l’unité » face aux tensions avec les Etats-Unis », 9 Juin 2016 https://www.lepoint.fr/monde/sommet-chine-iran-russie-xi-jinping-prone-l-unite-face-aux-tensions-avec-les-etats-unis-09-06-2018-2225669_24.php

[11] Esfandiary Dina and Tabatabai Ariane. Triple Axis: China, Russia, Iran and Power Politics. London and New York: I.B. Tauris, July 2018.