
Une nouvelle crise socio-économique à l’impact majeur dans l’histoire d’un régime autoritaire déjà affaibli par le passé
Au lendemain de la révolution islamique menée par l’ayatollah Khomeini, le Chah d’Iran est renversé et les Gardiens de la révolution islamique sont institués. Cette force constituant une armée parallèle aux forces régulières iraniennes, répond aux craintes de Khomeini d’un coup d’État de la part de ces dernières jugée trop liée à l’ancien régime. Placés sous l’autorité du nouveau pouvoir, les Pasdaran sont officiellement chargés de protéger la révolution contre ses ennemis intérieurs et extérieurs, cependant, ce contrôle est étendu à la société civile, aux femmes, et au respect de l’islam.
Leur rôle et leur influence s’accroissent considérablement durant la guerre Iran-Irak, entre 1980 et 1988, au cours de laquelle ils sont massivement engagés sur le front face à l’invasion irakienne. Depuis lors, ils sont devenus un acteur clé dans la répression des mouvements de contestation, malgré leurs complémentarités avec d’autres forces telles que la police iranienne, ou la milice religieuse, ayant réprimé fortement les soulèvements de 2022, déclenchés par la mort de Mahsa Amini, décédée trois jours après son arrestation par la police des mœurs à Téhéran, ayant fait environ 500 morts.
Au-delà de leur rôle politique, les Pasdaran exercent une influence économique majeure, contrôlant entre 20 et 40% de l’économie iranienne, avec des intérêts dans des secteurs stratégiques tels que les télécommunications, l’agroalimentaire, le pétrole, et l’industrie pharmaceutique. Ces emprises économiques, politiques et sécuritaires, représentant les principaux maux de cette vague de manifestations.
Une mauvaise gestion économique aggravée par des sanctions internationales
De nombreuses analyses convergent pour expliquer la crise économique iranienne par des dysfonctionnements structurels profonds, se traduisant par une corruption endémique et une mauvaise gestion économique. Ces problèmes sont aggravés par l’existence d’un système de double taux de change, officiellement conçu pour protéger certains secteurs, mais qui s’est transformé en un puissant mécanisme de détournement des richesses, sans pour autant contenir l’inflation.
Dans ce système, une vingtaine d’entreprises proches des cercles du pouvoir bénéficient d’un accès privilégié, parfois à un taux jusqu’à cinq fois inférieur à celui du marché.
Par ailleurs, dès le début des années 2000, Téhéran fait l’objet de sanctions internationales liées à son programme d’enrichissement d’uranium, de la part de l’ONU, puis suspendues par l’accord JCPOA (Joint Comprehensive plan of Action) de 2015. Cependant, depuis 2018, le retrait des États-Unis, sous la présidence Trump a affaiblie considérablement l’économie iranienne.

Ainsi, afin de contourner les sanctions internationales, le gouvernement iranien a encouragé le développement d’un système financier parallèle, reposant sur des banques privées et des intermédiaires connectés aux décideurs politiques. Ce réseau opaque a renforcé la concentration du pouvoir économique accentuant les inégalités sociales. Alors qu’environ un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté, le pays comptait déjà plus de 250 000 millionnaires en dollars en 2021, illustrant un fossé social de plus en plus marqué.
Selon l’économiste Saeed Laylaz, « les sanctions ont bien eu un effet sur l’économie, mais pas au point d’expliquer la situation actuelle. C’est l’interventionnisme du gouvernement dans l’économie qui a rendu la situation incontrôlable ». À ces fragilités structurelles s’ajoute une inflation galopante, atteignant un niveau proche de l’hyperinflation, ayant en quelques mois, augmenté le prix du fromage de 140 %, celui du pain sangak de 250 %, et celui du lait de 50 %, mettant en grande difficulté commerçants et ménages.
Cette situation est aggravée par la crise énergétique liée à une sécheresse historique en 2025, mais le point de rupture intervient en janvier 2026, avec l’effondrement brutal du rial, dont le taux de change bascule de 49 000 rials pour un euro à plus de 1, 16 million, depuis la guerre Iran-Israël. En effet, ce dernier perd environ 40% de sa valeur, notamment sous la pression des sanctions américaines et de la chute des revenus pétroliers.

Les contestations d’un peuple face à une situation alarmante
À partir du 28 décembre 2025, un mouvement inédit de contestation éclate à Téhéran, lorsque les commerçants d’Alaeddin, Charsou et du grand bazar ferment massivement leurs boutiques. Les rassemblements gagnent rapidement les rues avoisinantes, notamment Jomhuri, et s’accompagnent de slogans dénonçant la mauvaise gestion économique, l’instabilité du marché et la crainte de faillites en chaîne. Initialement lancées par des vendeurs de produits électroniques, ces protestations s’étendent à d’autres secteurs, dans un premier temps de façon pacifique. Cependant, le 29 décembre, la mobilisation s’amplifie dans plusieurs quartiers de la capitale, où la foule scande notamment « liberté », tandis que les forces de l’ordre interviennent ponctuellement, utilisant des gaz lacrymogènes devant le centre Alaeddin.
La contestation dépasse alors Téhéran et s’étend à d’autres villes comme Qechm, Zandjan et Hamadan, où apparaissent des slogans ouvertement politiques tels que « Mort au dictateur » et « Seyyed Ali Khamenei sera renversé cette année ». Une vidéo devenue virale montrant un manifestant assis sur la rue Jomhuri Eslami, battu après avoir refusé de céder le passage aux forces de sécurité, devient un symbole du mouvement, souvent comparé au « Tank Man » de la place Tiananmen. Entre le 30 décembre et le 2 janvier, les manifestations gagnent Ispahan, Chiraz, Kermanshah et Yazd. Le mouvement est désormais porté par la petite bourgeoisie commerçante, longtemps considérée comme un soutien du régime, et par des étudiants et opposants politiques.
Le président Massoud Pezechkian affirme vouloir « écouter les revendications légitimes des manifestants », annonce des réformes pour « préserver le pouvoir d’achat de la population » et remplace le gouverneur de la Banque centrale. Les 3 et 4 janvier 2026, la situation se durcit, notamment à Kermanshah, où les marchés entrent en grève totale ; à Fasa, un rassemblement a lieu devant le bureau du gouverneur. Des tirs à balles réelles sont signalés. À Kouhdacht, le manifestant Amirhesam Khodayarifard est tué « d’une balle dans la tête ». Le gouvernement ordonne ensuite la fermeture des entreprises dans 21 provinces, officiellement en raison du « temps froid », une mesure perçue par certains analystes comme visant à étouffer la contestation.
Du 5 au 10 janvier, le mouvement prend une dimension nationale. À Téhéran, les travailleurs du marché central des fruits et légumes cessent le travail, les forces de sécurité utilisent des munitions réelles ; les hôpitaux sont saturés de blessés par balle. Des milliers de personnes sont arrêtées. Après une répression massive, les manifestations s’éteignent autour du 20 janvier 2026. Le 12 janvier, le régime organise des manifestations pro-gouvernementales. Selon la journaliste Marmar Kabir, « les bazars ont rouvert, et on n’enregistre pas de grandes grèves comme en 1979 » : « la vie ordinaire a repris, sous un contrôle étroit des communications ».
Une répression violente et systématique
Face aux protestations, les autorités iraniennes usent d’une répression massive et coordonnée, combinant usage de la force, contrôle de l’information et intimidation des familles des victimes. À partir du 8 janvier 2026, le régime impose des coupures quasi totales d’Internet et des télécommunications, isolant la population iranienne du reste du monde.
Cette stratégie vise à empêcher la diffusion d’images, de témoignages et la documentation indépendante des violations des droits humains. Le black-out informationnel entrave gravement le travail des journalistes et des organisations internationales, d’autant que les forces de sécurité confisquent les téléphones des personnes arrêtées ou tuées, entraînant la disparition de preuves cruciales. Les ONG rappellent que ces méthodes avaient déjà été employées lors des répressions de novembre 2019 et du soulèvement « Femme, Vie, Liberté » en 2022.
Dès le 9 janvier, un couvre-feu est imposé à Téhéran et dans de nombreuses autres villes. Des vidéos analysées par des organisations de défense des droits humains montrent le déploiement à l’échelle nationale, d’unités lourdement armées, avec un message sans équivoque : toute tentative de rassemblement, voire de sortie du domicile, sera réprimée.
Parallèlement, les autorités adoptent une politique officielle de « zéro tolérance ». Les responsables iraniens qualifient publiquement les manifestants de « terroristes » et de « criminels ». Dans la province du Lorestan, les autorités déclarent dès les premiers jours que toute période de clémence est terminée. Les médias d’État diffusent alors de nombreuses vidéos d’aveux forcés, dans lesquelles des détenus, privés de toute garantie juridique, sont contraints de signer des déclarations qu’ils n’ont pas pu lire et de reconnaître des crimes qu’ils n’ont pas commis, y compris pour des actes pacifiques comme l’envoi d’images à des médias étrangers.
Ainsi, l’ampleur exacte du bilan humain reste difficile à établir, mais malgré les coupures d’Internet, les médias internationaux rapportent de nombreux décès. Un témoin cité par The Guardian affirme avoir vu « des centaines de corps » à Téhéran. Time, Iran International et CBS News évoquent plusieurs milliers, voire plus de 10 000 morts, tandis que le Sunday Times cite des médecins parlant de « 16 500 à 18 000 » victimes et qualifie les événements de « génocide perpétré sous le couvert de l’obscurité numérique ». Le 17 janvier 2026, dans un discours télévisé, le guide suprême Ali Khamenei reconnaît le décès de « plusieurs milliers » de personnes, tout en attribuant la responsabilité des violences à des « agents étrangers ». Le 21 janvier, les autorités iraniennes publient un bilan officiel de 3 117 morts.
Cependant, d’après des propos d’employés du ministère iranien de la Santé, rapportés par Time, le nombre de décès atteindrait à lui seul 30 000 morts pour les journées des 8 et 9 janvier. Le 28 janvier, dans Le Point, le médecin irano-allemand Amir Mobarez Parasta affirme avoir documenté, via un réseau hospitalier en Iran, au moins 30 304 décès de civils, et avance une estimation prudente d’environ 33 000 morts, ayant ainsi suscité de vives réactions internationales.
Des réactions internationales contrastées et accusations d’ingérences étrangères
Cette répression a suscité de nombreuses réactions de la part de la communauté internationale.
En Europe, Emmanuel Macron, Friedrich Merz et Keir Starmer publient un communiqué conjoint appelant le gouvernement iranien à la retenue. Le Service européen pour l’action extérieure appelle pour sa part, les forces de sécurité iraniennes à faire preuve de retenue et exhorte Téhéran de respecter les droits fondamentaux, en particulier la liberté d’expression et la réunion pacifique.
De son côté, l’Union européenne classe l’organisation visée par ces mesures comme organisation terroriste en 2026, rejoignant des décisions similaires prises auparavant par les États-Unis (2019), le Canada (2024) et l’Australie (2025), ces pays dénonçant notamment des liens avec le Hezbollah, le Hamas ou les talibans. Le 10 janvier, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen condamne « sans équivoque la répression violente de ces manifestations légitimes » et avertit que « les responsables resteront dans les mémoires du mauvais côté de l’histoire ».
Les Nations unies expriment également leur inquiétude, le secrétaire général, Antonio Guterres se disant « choqué » par la répression et rappelant que « tous les Iraniens doivent pouvoir exprimer leurs doléances de manière pacifique et sans crainte ».
Enfin, les Etats-Unis durcissent le ton, avertissant d’une possible intervention si les autorités iraniennes répriment violemment des « manifestations pacifiques ». Washington annonce également que tout pays commerçant avec l’Iran s’exposerait à une hausse de droits de douane de 25 %, et Donald Trump déclare envisager des frappes militaires contre ce dernier, à travers des déclarations évoquant l’action du Mossad. Téhéran dénonce ces pressions extérieures, les jugeant déstabilisatrices pour la région, et accuse Israël d’ingérence étrangère.
Ainsi, ces manifestations s’inscrivent dans la continuité des grandes vagues de contestation qui ont jalonné l’histoire récente de la République islamique, tout en révélant un degré inédit de fébrilité du régime. Alimentée par une crise économique profonde, marquée par l’effondrement du rial, l’explosion de l’inflation et des inégalités sociales croissantes, la mobilisation a rapidement dépassé les revendications corporatistes pour prendre une dimension politique ouverte. Si ces événements n’ont pas abouti à un renversement immédiat du régime, ils mettent en lumière une rupture de plus en plus profonde entre l’État et une large partie de la société iranienne. À défaut de réformes politiques et économiques structurelles, ces manifestations apparaissent comme les prémices d’un cycle de contestation appelé à se reproduire, posant la question d’une transformation future du système politique iranien.
Sources :
– Amnesty international : https://www.amnesty.fr/actualites/iran-nouvelles-manifestations-repression-sanglante/
– L’orient du jour : https://www.lorientlejour.com/article/1491730/la-revolution-iranienne-touche-a-sa-fin.html
– BBC : https://www.bbc.com/afrique/articles/c20zqe3zd7lo
– Le grand continent : https://legrandcontinent.eu/fr/2026/01/07/liran-est-il-au-bord-dune-nouvelle-revolution-tendances-lourdes-et-signaux-faibles-de-lopinion-publique/
– Iris France : https://www.iris-france.org/wp-content/uploads/2021/04/Obs-Conformité-Régimes-de-sanctions-Iran-Avril-2021.pdf
Par Théo Michoulier
Sous la direction de Laurent Attar-Bayrou, Président de l’Académie Internationale de la Paix
