LE FINANCEMENT DES OPERATIONS DE MAINTIEN DE LA PAIX A L’EPREUVE DE LA CRISE FINANCIERE ONUSIENNE

Publié par BIBANG EDOUE Rody

Sous la direction de Laurent ATTAR–BAYROU

INTRODUCTION

Les opérations de maintien de la paix constituent l’un des piliers de l’action onusienne depuis plus de sept décennies. Déployées aux quatre coins du globe, elles mobilisent des dizaines de milliers de Casques bleus chargés de protéger les civils, de stabiliser des zones de conflit et d’accompagner les processus politiques.

Les opérations de maintien de la paix des Nations Unies constituent, depuis plusieurs décennies, un instrument essentiel de la gestion collective des crises internationales et du rétablissement de la stabilité dans les zones de conflit. Leur vocation première est d’accompagner les États fragilisés vers un retour durable à la paix. Pour ce faire, l’ONU déploie des contingents militaires et des forces de police issus de différents États membres, intégrés à un personnel civil spécialisé, afin de mettre en œuvre les mandats confiés par le Conseil de sécurité et l’Assemblée générale[1].

Initialement conçues comme de simples missions d’interposition, ces opérations ont profondément évolué. Désormais multidimensionnelles, elles englobent la protection des civils, l’appui aux processus électoraux, la reconstruction institutionnelle ou encore le renforcement de l’État de droit autant de fonctions qui traduisent l’adaptation de l’ONU à la complexité croissante des conflits contemporains, majoritairement internes et structurellement instables.

Chaque opération dispose d’un budget spécifique couvrant les dépenses de personnel (troupes, police, civils) et les dépenses opérationnelles (fonctionnement, investissements). Conformément à l’article 17 de la Charte des Nations Unies[2], le financement repose sur des contributions obligatoires des États membres, réparties selon un barème révisé tous les trois ans. Ce barème présente des spécificités notables : les membres permanents du Conseil de sécurité assument une part prépondérante du financement, tandis que les pays les moins avancés bénéficient d’allégements pouvant atteindre 90 % de leur contribution théorique[3].

Or, ce modèle financier traverse aujourd’hui une crise d’une ampleur inédite. Une grave insuffisance de financement menace de paralyser les opérations à l’échelle mondiale, principalement en raison des retards voire des défauts de paiement des contributions obligatoires. Jean-Pierre Lacroix, chef des opérations de maintien de la paix, a qualifié cette crise de « plus préoccupante que jamais », soulignant que les montants perçus demeurent largement inférieurs au budget approuvé.

Les conséquences opérationnelles sont déjà tangibles : réduction des patrouilles, fermeture de bases, limitation des capacités logistiques, rapatriement anticipé de Casques bleus. Cette contraction des moyens intervient paradoxalement dans un contexte d’intensification des besoins sécuritaires, révélant une tension structurelle entre l’ambition des mandats et les ressources effectivement mobilisées.

Comment garantir la pérennité et l’efficacité des opérations de maintien de la paix dans un contexte de contrainte budgétaire croissante ?

Cet article examine comment les opérations de maintien de la paix s’adaptent ou peinent à s’adapter à cette contrainte budgétaire structurelle, et quelles conséquences cette crise fait peser sur leur efficacité et leur avenir.

I-              Une crise financière structurelle fragilisant l’efficacité opérationnelle des OMP

La crise financière qui touche aujourd’hui les opérations de maintien de la paix revêt un caractère structurel qui remet en cause leur capacité à remplir efficacement leurs mandats. En effet, cette fragilisation trouve son origine dans un ensemble de facteurs politiques, budgétaires et institutionnels qui expliquent l’insuffisance chronique des ressources allouées aux OMP, ce qui en révèle les causes profondes. Mais au-delà de ces origines, cette crise se manifeste concrètement sur le terrain par une série de conséquences directes sur la conduite et la performance des opérations de maintien de la paix, affectant leur réactivité, leur sécurité et leur crédibilité internationale. Ainsi, il importe d’examiner d’abord les causes de cette crise financière (A), avant d’en analyser les impacts opérationnels (B).

A-   Les causes de la crise financière

La crise financière affectant les opérations de maintien de la paix s’inscrit dans un contexte plus global lié aux modalités structurelles de financement du système des Nations Unies. Elle ne saurait être réduite à de simples difficultés conjoncturelles, mais trouve son origine dans des fragilités inhérentes au modèle économique de l’Organisation, lequel repose sur les contributions des États membres et demeure étroitement dépendant de leurs orientations et considérations politiques.

  • Une dépendance structurelle aux contributions des États membres

Le financement de l’ONU repose principalement sur les contributions obligatoires versées par les États, calculées en fonction de leur capacité économique. Ce mécanisme présente toutefois une limite majeure : l’Organisation ne dispose d’aucun pouvoir contraignant pour imposer le paiement effectif de ces contributions. Elle dépend donc entièrement de la volonté politique des États, ce qui la rend vulnérable aux retards de paiement, aux comportements opportunistes et aux stratégies d’influence diplomatique[4].

Cette fragilité est accentuée par le rôle croissant des contributions volontaires, qui représentent aujourd’hui environ 70 % des ressources totales du système onusien. Or, ces contributions sont par nature instables non garanties dans le temps et soumises aux priorités fluctuantes des donateurs et généralement affectées à des programmes spécifiques, ce qui réduit la marge de manœuvre budgétaire de l’Organisation.

  • Les retards et défauts de paiement : cause principale de la crise de liquidités

Les retards et défauts de paiement constituent la cause la plus immédiate de la crise de liquidités. Tout décalage dans le versement des contributions entraîne mécaniquement des tensions de trésorerie. Les arriérés atteignent des niveaux préoccupants : environ 1,6 milliard de dollars d’impayés en 2025[5], après plus de 760 millions dès 2024[6].

Cette accumulation empêche l’Organisation de couvrir ses dépenses courantes salaires, opérations de maintien de la paix, programmes humanitaires et la contraint à des mesures d’urgence. La situation est d’autant plus critique que les principaux contributeurs (États-Unis, Chine, Russie) jouent un rôle déterminant dans l’équilibre budgétaire global[7]. Or, certains retardent volontairement leurs paiements ou ne s’acquittent pas intégralement de leurs obligations, souvent pour des raisons politiques ou stratégiques. Le financement de l’ONU apparaît ainsi non seulement fragile, mais également instrumentalisé, les contributions devenant un levier d’influence dans les relations internationales.

B-   Les conséquences de la crise financière sur les opérations de maintien de la paix

La crise financière affecte de manière structurelle les opérations de maintien de la paix, pilier du système de sécurité collective instauré par la Charte. Elle a conduit le Secrétaire général à demander à toutes les missions d’identifier des réductions de dépenses équivalentes à 15 % de leur budget annuel soit, compte tenu des délais, une baisse d’environ 25 % des effectifs militaires et civils.

Ces coupes touchent l’ensemble des volets du maintien de la paix : patrouilles, missions de protection, logistique, opérations aériennes, services de soutien civils. Selon le Département des opérations de paix, une présence réduite sur le terrain entraînera inévitablement moins de patrouilles pour surveiller les cessez-le-feu, moins de zones sûres pour les civils et un appui humanitaire limité.

  • En République démocratique du Congo (MONUSCO)

Dans un contexte marqué par la prolifération persistante de groupes armés, notamment dans les provinces de l’Est, par des déplacements massifs et récurrents de populations civiles, ainsi que par la fragilité structurelle des institutions sécuritaires nationales, la situation en République démocratique du Congo illustre de manière particulièrement significative les effets concrets des contraintes budgétaires pesant sur les opérations de maintien de la paix. Au sein de la Mission de l’Organisation des Nations Unies pour la stabilisation en République démocratique du Congo (MONUSCO), les effectifs effectivement déployés ne représentent aujourd’hui qu’environ la moitié du plafond autorisé par le mandat du Conseil de sécurité. Une telle réduction, directement imputable aux limitations financières et aux retards de contributions des États membres, contraint la mission à opérer des arbitrages stratégiques particulièrement délicats.

En pratique, cette contraction des ressources humaines et matérielles se traduit par une concentration des moyens dans certains centres urbains jugés prioritaires ou à forte valeur stratégique, notamment les grandes agglomérations et les axes logistiques essentiels. En revanche, de vastes zones rurales ou enclavées, pourtant fortement exposées aux violences armées, se trouvent insuffisamment couvertes, voire totalement dépourvues de présence onusienne. Cette inégale répartition territoriale des capacités opérationnelles affaiblit considérablement l’efficacité du mandat de protection des civils, pourtant au cœur des missions confiées à la MONUSCO.

  • Au Soudan du Sud (MINUSS)

Au Soudan du Sud, la Mission des Nations Unies (MINUSS), déployée depuis l’indépendance du pays en 2011 et considérablement renforcée après le déclenchement de la guerre civile en décembre 2013 qui a opposé les forces loyales au président Salva Kiir à celles fidèles à l’ancien vice-président Riek Machar dans un conflit dévastateur ayant causé la mort de près de 400 000 personnes selon certaines estimations et provoqué le déplacement de plus de quatre millions de Sud-Soudanais soit environ un tiers de la population totale du pays tant à l’intérieur des frontières nationales que vers les États voisins (Ouganda, Soudan, Éthiopie, Kenya, République démocratique du Congo), opère dans un environnement caractérisé par une instabilité politique chronique où les accords de paix successifs, notamment l’Accord revitalisé sur la résolution du conflit au Soudan du Sud (R-ARCSS) signé en septembre 2018, peinent à être pleinement mis en œuvre en raison des divisions persistantes au sein du gouvernement d’union nationale de transition, de la méfiance profonde entre les anciennes parties belligérantes, de la prolifération de groupes armés non signataires qui continuent de défier l’autorité de l’État dans plusieurs régions du pays, et des tensions intercommunautaires récurrentes souvent instrumentalisées à des fins politiques qui dégénèrent régulièrement en affrontements meurtriers pour le contrôle des ressources pastorales (pâturages, points d’eau, bétail) dans un contexte de changement climatique exacerbant la compétition pour des ressources naturelles de plus en plus rares.

Face à cette accumulation de défis sécuritaires, humanitaires et politiques, les contraintes budgétaires qui pèsent sur l’ensemble du système onusien de maintien de la paix imposent à la MINUSS une présence opérationnelle nécessairement sélective, obligeant les responsables de la mission à procéder à des arbitrages constants entre des besoins qui excèdent largement les moyens disponibles, ce qui se traduit concrètement par une priorisation des zones considérées comme présentant les risques les plus élevés de violence contre les civils notamment les États d’Unité, du Haut-Nil, de Jonglei, des Lacs et de l’Équatoria central où les affrontements armés, les attaques contre les villages et les violences intercommunautaires sont les plus fréquents, au détriment d’autres régions du pays qui, bien que connaissant également des tensions sécuritaires significatives, sont jugées moins prioritaires dans un contexte de ressources insuffisantes et doivent se contenter d’une présence onusienne sporadique ou symbolique incapable de répondre efficacement aux besoins de protection des populations locales.

  • En République centrafricaine (MINUSCA)

En République centrafricaine, la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation (MINUSCA), déployée depuis septembre 2014 en remplacement de la Mission internationale de soutien à la Centrafrique sous conduite africaine (MISCA) dans un pays ravagé par des cycles de violence récurrents depuis le renversement du président François Bozizé en mars 2013 par la coalition rebelle Séléka et les représailles sanglantes menées par les milices anti-balaka qui ont plongé le pays dans une spirale de violences intercommunautaires, de nettoyage ethnique et de déplacements massifs de populations ayant affecté des centaines de milliers de Centrafricains, constitue aujourd’hui l’une des plus importantes opérations de maintien de la paix des Nations Unies avec un effectif autorisé de plus de 13 000 soldats et policiers auxquels s’ajoutent plusieurs milliers de personnels civils chargés de mettre en œuvre un mandat extrêmement ambitieux couvrant la protection des civils, l’appui au processus politique et à la réconciliation nationale, le soutien au rétablissement de l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire, la promotion et la protection des droits de l’homme, le soutien à l’acheminement de l’aide humanitaire, et l’appui à la réforme du secteur de la sécurité dans un pays où les forces armées centrafricaines (FACA) et les forces de sécurité intérieure demeurent largement incapables d’assurer seules la sécurité des populations et du territoire national face à la persistance de groupes armés qui, malgré la signature de l’Accord politique pour la paix et la réconciliation en République centrafricaine (APPR) en février 2019, continuent de contrôler de vastes portions du territoire, particulièrement dans les préfectures périphériques du nord, de l’est et du sud-est du pays.

Malgré l’ampleur de son dispositif et l’étendue de ses responsabilités, la MINUSCA est confrontée, à l’instar des autres opérations de maintien de la paix, à une insuffisance chronique de financement qui compromet sa capacité à remplir pleinement le mandat que lui a confié le Conseil de sécurité, cette insuffisance résultant de la conjonction de plusieurs facteurs structurels retards persistants dans le versement des contributions obligatoires des États membres au budget des opérations de maintien de la paix, pressions exercées par les principaux contributeurs financiers en faveur d’une réduction des dépenses onusiennes, et arbitrages budgétaires défavorables lors des négociations annuelles au sein de la Cinquième Commission de l’Assemblée générale qui se traduisent par une crise de liquidité récurrente obligeant le Secrétariat des Nations Unies à gérer au jour le jour une trésorerie insuffisante pour honorer l’ensemble de ses engagements financiers envers les pays contributeurs de troupes, les fournisseurs de biens et de services, et les personnels de la mission, cette précarité financière créant une incertitude permanente quant à la disponibilité effective des ressources nécessaires au maintien des capacités opérationnelles de la mission à leur niveau optimal.

Cette crise de liquidité, conjuguée aux réductions budgétaires imposées par l’Assemblée générale lors des exercices budgétaires successifs, impose une diminution progressive mais significative des capacités militaires, civiles et policières de la MINUSCA, se traduisant concrètement par des effectifs réellement déployés inférieurs aux plafonds autorisés, par des difficultés à pourvoir les postes vacants dans les composantes civiles de la mission analystes politiques, spécialistes des droits de l’homme, experts en affaires civiles, coordinateurs humanitaires, conseillers en réforme du secteur de la sécurité, par une réduction des moyens alloués aux unités de police constituées et aux policiers individuels chargés du renforcement des capacités des forces de sécurité centrafricaines, et par une dégradation progressive des équipements et des infrastructures faute de crédits suffisants pour leur maintenance, leur renouvellement et leur modernisation.

Dans un contexte où la MINUSCA joue un rôle déterminant dans l’organisation logistique des processus électoraux, notamment en matière de sécurisation et de transport du matériel, ces restrictions font peser un risque direct sur le bon déroulement des opérations électorales.

II-            Une crise révélatrice des limites systémiques du modèle onusien de sécurité collective

La crise financière que traversent les opérations de maintien de la paix ne constitue pas seulement un dysfonctionnement conjoncturel : elle met en lumière des faiblesses plus profondes du système de sécurité collective porté par l’ONU. En révélant les tensions entre les ambitions universelles de l’Organisation et les intérêts parfois divergents de ses États membres, cette crise interroge la crédibilité, la légitimité et même l’universalité de l’action onusienne sur la scène internationale. Elle montre également que le modèle actuel de financement, fondé sur des contributions étatiques inégalement réparties et souvent instables, atteint ses limites et ne permet plus de garantir la soutenabilité des missions. Dès lors, cette situation met en évidence à la fois une atteinte aux fondements mêmes de l’action onusienne (A) et l’impératif d’engager une réforme structurelle du système de financement des opérations de paix (B).

A-   Une atteinte à la crédibilité de l’action onusienne

La crise financière ne se limite pas à une contrainte budgétaire ponctuelle ; elle révèle les fragilités structurelles du modèle de sécurité collective en affectant directement la crédibilité, la légitimité et l’universalité de l’action onusienne.

  • Érosion de la confiance des États contributeurs de troupes

Les rapports du Secrétaire général mettent en évidence des retards significatifs dans le remboursement des États contributeurs. Ces retards, liés à l’insuffisance de trésorerie, produisent des effets dissuasifs sur la participation future des États. En pratique, cette situation se traduit par des réductions opérationnelles concrètes  diminution des patrouilles, rapatriement anticipé de contingents. Juridiquement, cette dynamique fragilise le principe de coopération interétatique sur lequel repose le système de sécurité collective.

  • Sélectivité accrue des interventions

La contrainte financière induit une sélectivité accrue des interventions, révélatrice d’un arbitrage entre crises[8]. Dans un contexte de ressources limitées (environ 5,4 à 5,6 milliards de dollars pour les budgets récents des OMP), l’Organisation est contrainte d’opérer des choix stratégiques dans le déploiement de ses moyens. Cette logique d’allocation contrainte est difficilement conciliable avec l’exigence d’une réponse universelle aux crises internationales et contribue à instaurer une hiérarchisation implicite des conflits[9].

  • Remise en cause du principe d’universalité

En vertu de l’article 17 de la Charte, les dépenses de l’Organisation sont supportées par les États membres selon une répartition fixée par l’Assemblée générale ; l’article 19 prévoit des sanctions en cas de non-paiement. Toutefois, les retards persistants de contribution compromettent la mise en œuvre effective de ce principe. Il en résulte une dissociation croissante entre l’universalité normative proclamée par les textes et la réalité financière du système.

  • Affaiblissement de l’autorité normative et politique

Les communications officielles de l’ONU qualifient la situation financière de « plus préoccupante que jamais », soulignant qu’elle pourrait compromettre la continuité même des opérations de maintien de la paix. L’initiative « Action pour le maintien de la paix » (A4P) met en évidence la nécessité d’améliorer la performance, l’efficacité et la responsabilité des missions  traduction implicite d’une adaptation contrainte aux limitations budgétaires[10]. Cette évolution témoigne d’une révision progressive des standards d’intervention, révélatrice d’un affaiblissement de l’autorité normative de l’Organisation.

B-   La nécessité d’une réforme structurelle du financement

La crise actuelle met en lumière les limites intrinsèques du système de financement fondé sur les contributions obligatoires. Les ressources des OMP reposent quasi exclusivement sur ces contributions, ce qui expose l’Organisation aux défaillances de paiement et aux aléas politiques des États.

Le financement des OMP a toujours posé des difficultés tant dans ses principes (l’avis consultatif de la Cour internationale de Justice de 1962 en témoigne) que dans sa mise en œuvre. Les secrétaires généraux successifs ont dû faire face aux réticences des États à honorer leurs contributions, alors que la demande croissante d’opérations accentue les besoins.

  • Un décalage révélateur entre contributeurs financiers et contributeurs de troupes

La comparaison entre les vingt principaux contributeurs de personnel en uniforme et les vingt principaux contributeurs au budget du maintien de la paix est éclairante :

  • Contributeurs de troupes (mai 2019) : Éthiopie (7 125), Rwanda (6 524), Bangladesh (6 511), Inde (6 307), Népal (5 663), Pakistan (5 083). L’Italie (1 272) est le seul pays occidental à figurer dans cette liste (17ᵉ rang), même si la Chine (2 534) apparaît au 11ᵉ rang.
  • Contributeurs financiers : États-Unis (28,47 %), Chine (10,25 %), Japon (9,68 %), Allemagne (6,39 %), France (6,28 %), Royaume-Uni (5,77 %).

Ce décalage entre l’origine des contributions financières et celle des contributions en personnel nourrit une image néfaste : celle de pays riches dont l’implication se limiterait au financement, tandis que les pays pauvres fourniraient les troupes sur le terrain. Une telle lecture serait toutefois caricaturale, car elle ne tiendrait pas compte du principe de répartition des contributions en fonction des capacités financières des États.

  • Un coût relatif à relativiser

Le Département des opérations de paix fait valoir que le coût des OMP menées au sein des Nations Unies demeure inférieur à toute autre forme d’intervention internationale et que les dépenses sont partagées de manière plus équitable parmi les États membres. Pour la période 2018-2019, le budget approuvé s’élevait à environ 6,69 milliards de dollars moins de 1 % des dépenses militaires mondiales, estimées à 1 747 milliards de dollars en 2013.

  • Des pistes de réforme

La mobilisation des fonds reste complexe et la procédure budgétaire longue, alors même que les États reconnaissent le caractère indispensable des OMP. Les difficultés doivent être analysées sous deux angles :

  • Efficacité : réduire les coûts inutiles, améliorer la gestion des ressources.
  • Réactivité : mieux prendre en compte les coûts, notamment les coûts indirects des opérations.

S’il apparaît nécessaire de trouver de nouvelles ressources en se tournant peut-être vers le secteur privé il est tout aussi indispensable pour l’ONU de poursuivre ses efforts de réduction des dépenses superflues, comme elle l’avait fait il y a quarante ans, au moment le plus grave de sa crise financière.

CONCLUSION

La crise financière qui frappe les opérations de maintien de la paix des Nations Unies transcende le simple dysfonctionnement budgétaire passager. Elle met à nu les fragilités structurelles d’un modèle de financement fondamentalement dépendant de la volonté politique des États membres volonté fluctuante, parfois instrumentalisée, et trop souvent défaillante. Les retards de paiement et les arriérés accumulés, qui dépassent désormais 1,6 milliard de dollars, provoquent une asphyxie financière aux conséquences immédiates et tangibles sur le terrain : réduction drastique des effectifs, contraction des capacités logistiques et opérationnelles, fermeture de bases, rapatriement anticipé de contingents.

Les cas de la MONUSCO, de la MINUSS et de la MINUSCA illustrent avec acuité cette réalité. Dans chacune de ces missions, le décalage entre les moyens autorisés par les mandats du Conseil de sécurité et les ressources effectivement disponibles contraint les responsables onusiens à des arbitrages douloureux concentrer les efforts sur certaines zones au détriment d’autres populations tout aussi vulnérables, réduire les patrouilles de protection, limiter l’appui aux processus électoraux et à la reconstruction institutionnelle.

Au-delà des répercussions opérationnelles, cette crise porte une atteinte profonde aux fondements mêmes de l’action onusienne. Elle érode la confiance des pays contributeurs de troupes, confrontés à des remboursements tardifs. Elle induit une sélectivité croissante des interventions, difficilement compatible avec l’ambition universaliste de l’Organisation. Elle fragilise, en définitive, la crédibilité et la légitimité d’un système de sécurité collective censé répondre de manière équitable aux crises internationales.

Face à ces constats, le statu quo n’est plus tenable. Une réforme structurelle du financement des opérations de maintien de la paix s’impose avec urgence. Celle-ci devra nécessairement emprunter plusieurs voies complémentaires :

  • Renforcer les mécanismes de recouvrement des contributions obligatoires et réexaminer les sanctions prévues à l’article 19 de la Charte pour les rendre plus effectives
  • Améliorer l’efficience de la gestion budgétaire en réduisant les dépenses superflues et en optimisant l’allocation des ressources
  • Explorer des sources de financement alternatives, y compris des partenariats avec le secteur privé ou des mécanismes de financement innovants
  • Réduire le décalage entre contributeurs financiers et contributeurs de troupes pour restaurer un sentiment d’équité et de responsabilité partagée

Plus fondamentalement, c’est l’architecture même du maintien de la paix onusien qui appelle une transformation. L’inadéquation croissante entre l’ampleur des mandats confiés aux missions et les moyens réellement mobilisés pose une question existentielle : le système de sécurité collective peut-il encore répondre aux défis contemporains avec un modèle de financement conçu il y a plus de sept décennies ?

La réponse à cette interrogation engagera non seulement l’avenir des opérations de maintien de la paix, mais aussi, plus largement, la capacité de la communauté internationale à honorer sa responsabilité collective de protéger les populations les plus vulnérables. Dans un monde où les conflits se multiplient et se complexifient, l’enjeu dépasse la seule question budgétaire il touche à la pertinence même du multilatéralisme comme instrument de paix et de stabilité internationales.

BIBLIOGRAPHIE

Textes juridiques fondamentaux

  • Charte des Nations Unies, signée à San Francisco le 26 juin 1945, entrée en vigueur le 24 octobre 1945, notamment les articles 17 et 19 relatifs au financement de l’Organisation.
  • Cour internationale de Justice, Avis consultatif du 20 juillet 1962, Certaines dépenses des Nations Unies (article 17, paragraphe 2, de la Charte), C.I.J. Recueil 1962, p. 151.

Documents officiels des Nations Unies

Rapports du Secrétaire général

  • Secrétaire général des Nations Unies, Rapport sur l’amélioration de la situation financière de l’Organisation des Nations Unies, A/79/400, 2024.
  • Secrétaire général des Nations Unies, Rapport sur le budget des opérations de maintien de la paix pour l’exercice 2024-2025, A/78/696, 2024.

Documents du Département des opérations de paix

  • Département des opérations de paix, Action pour le maintien de la paix (A4P) : Déclaration d’engagements communs, Nations Unies, 2018.
  • Département des opérations de paix, Manuel des opérations de maintien de la paix des Nations Unies, Nations Unies, New York, 2008.

Résolutions et documents budgétaires

  • Assemblée générale des Nations Unies, Résolution 55/235 sur le barème des quotes-parts pour la répartition des dépenses relatives aux opérations de maintien de la paix, 23 décembre 2000.
  • Assemblée générale des Nations Unies, Résolution 73/307 sur le financement des opérations de maintien de la paix, 3 juillet 2019.
  • Cinquième Commission de l’Assemblée générale, Documents relatifs aux questions administratives et budgétaires, sessions 2023-2025.

Résolutions du Conseil de sécurité (missions citées)

  • Conseil de sécurité, Résolution 1925 (2010) créant la MONUSCO.
  • Conseil de sécurité, Résolution 1996 (2011) créant la MINUSS.
  • Conseil de sécurité, Résolution 2149 (2014) créant la MINUSCA.

Ouvrages généraux

  • BOURDON William et DUVAL Emmanuelle, La Cour pénale internationale et le maintien de la paix, Dalloz, Paris, 2020.
  • COT Jean-Pierre et PELLET Alain (dir.), La Charte des Nations Unies : Commentaire article par article, 3ᵉ éd., Economica, Paris, 2005.
  • DAILLIER Patrick, FORTEAU Mathias et PELLET Alain, Droit international public, 8ᵉ éd., LGDJ, Paris, 2009.
  • FINDLAY Trevor, The Use of Force in UN Peace Operations, Oxford University Press, Oxford, 2002.
  • NOVOSSELOFF Alexandra, Le Conseil de sécurité des Nations Unies et la maîtrise de la force armée, Bruylant, Bruxelles, 2003.
  • POULIGNY Béatrice, Ils nous avaient promis la paix : Opérations de l’ONU et populations locales, Presses de Sciences Po, Paris, 2004.
  • TARDY Thierry, Peacekeeping in Africa: Politics, Security and the Failure of Foreign Military Assistance, Zed Books, Londres, 2020.

Articles de doctrine et contributions

  • BERMAN Eric G. et SAMS Katie E., « The financing of UN peacekeeping operations: A case study of the Democratic Republic of the Congo », International Peacekeeping, vol. 7, n° 4, 2000, p. 65-85.
  • COLEMAN Katharina P., « Token Troop Contributions to United Nations Peacekeeping Operations », in Alex J. BELLAMY et Paul D. WILLIAMS (dir.), Providing Peacekeepers: The Politics, Challenges, and Future of United Nations Peacekeeping Contributions, Oxford University Press, Oxford, 2013, p. 47-70.
  • DE CONING Cedric, « The coherence dilemma in peacebuilding and post-conflict reconstruction systems », African Journal on Conflict Resolution, vol. 8, n° 3, 2008, p. 85-110.
  • DIJKSTRA Hylke, « Shadow bureaucracies and the unilateral control of international secretariats: Insights from UN peacekeeping », The Review of International Organizations, vol. 10, n° 1, 2015, p. 23-41.
  • GOWAN Richard, « The peacekeeping quagmire », Georgetown Journal of International Affairs, vol. 16, n° 2, 2015, p. 39-46.
  • GRAY Christine, « Host-State Consent and United Nations Peacekeeping in Civil Wars », Leiden Journal of International Law, vol. 9, n° 2, 1996, p. 241-270.
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  • KARLSRUD John, « The UN at war: examining the consequences of peace-enforcement mandates for the UN peacekeeping operations in the CAR, the DRC and Mali », Third World Quarterly, vol. 36, n° 1, 2015, p. 40-54.
  • NOVOSSELOFF Alexandra, « Les opérations de maintien de la paix des Nations Unies : défis et perspectives », Annuaire français de droit international, vol. 60, 2014, p. 157-178.
  • TARDY Thierry, « A critique of robust peacekeeping in contemporary peace operations », International Peacekeeping, vol. 18, n° 2, 2011, p. 152-167.

Articles de presse et sources journalistiques

  • « UN peacekeeping faces worst financial crisis in years », Reuters, 12 octobre 2024.
  • « La crise financière menace les opérations de paix de l’ONU », Le Monde, 18 novembre 2024.
  • « UN peacekeeping budget crisis deepens as arrears top $1.6 billion », PassBlue, 15 janvier 2025.
  • Déclarations de Jean-Pierre LACROIX, Secrétaire général adjoint aux opérations de paix, conférences de presse, 2024-2025.

[1] Nations Unies, « Maintien de la paix : la police de l’ONU en première ligne d’un système sous tension », https://peacekeeping.un.org/fr/news/un-police-indispensable-to-fulfilling-peacekeeping-mandates-security-council-hears

[2] Article 17 de la Charte des Nations Unies « L’Assemblée générale examine et approuve le budget de l’Organisation. Les dépenses de l’Organisation sont supportées par les Membres selon la répartition fixée par l’Assemblée générale. L’Assemblée générale examine et approuve tous arrangements financiers et budgétaires passés avec les institutions spécialisées visées à l’Article 57 et examine les budgets administratifs desdites institutions en vue de leur adresser des recommandations ».

[3] Direction Générale du trésor, Le financement de l’ONU : le budget ordinaire et le budget des Opérations de Maintien de la Paix, https://www.tresor.economie.gouv.fr/RP-DP/817/le-financement-de-l-onu-le-budget-ordinaire-et-le-budget-des-operations-de-maintien-de-la-paix

[4] Nations Unies, « Le financement de l’ONU », https://www.un.org/fr/about-us/financement-onu

[5] Nations Unies, « À l’ONU, 1,6 milliard d’impayés alors que les négociations sur les coupes budgétaires s’intensifient »,https://news.un.org/fr/story/2025/12/1157986#:~:text=Avec%20près%20de%201%2C6,dans%20leur%20dernière%20ligne%20droite.

[6] Nations Unies, « L’ONU est confrontée à un risque de « faillite », prévient Guterres en présentant le budget », https://www.ungeneva.org/fr/news-media/news/2025/10/111902/lonu-est-confrontee-un-risque-de-faillite-previent-guterres-en

[7] Human Rights Watch, «La crise financière de l’ONU menace d’interrompre les travaux en matière de droits humains »,https://www.hrw.org/fr/news/2026/02/16/la-crise-financiere-de-lonu-menace-dinterrompre-les-travaux-en-matiere-de-droits

[8] Organisation des Nations Unies, documentation sur le maintien de la paix ; ONU Genève, informations relatives à la crise de financement, 2025 .

[9] Direction générale du Trésor, « Négociation par le service économique des budgets 2025 – 2026 des opérations de maintien de la paix (OMP) de l’ONU »,https://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/2025/07/31/negociation-par-le-service-economique-des-budgets-2025-2026-des-operations-de-maintien-de-la-paix-omp-de-l-onu  

[10] ONU Genève, 2025