Le navire turc de recherches gazières, Oruc Reis, entouré de navires de la marine turque, en Méditerranée orientale. (AP/Ministère truc de la Défense).

 

           La situation en Méditerranée Orientale est actuellement très tendue entre la Grèce et la Turquie mais plus largement d’un conflit territorial entre l’Union européenne et la Turquie de par la présence de moyens militaires dans la zone pouvant à tout moment dégénérer en conflit armé. En effet, la conclusion d’un accord entre le président turc Recep Tayyip Erdogan et Faïez Sarraj, chef du gouvernement Libyen d’Union Nationale (GNA) reconnu par les Nations Unies, le 27 novembre 2019 a entrainé une nouvelle crise gréco-turque. Cet accord, négocié en dehors de tout cadre international, modifie le partage des eaux en Mer Méditerranée : les revendications turques empiétant sur la zone économique exclusive de la Grèce, jugeant l’accord illégal, ont conduit à un accroissement des tensions entre Athènes et Ankara.

L’accord turco-libyen, point de rupture dans la crise gréco-turque s’inscrit dans un conflit latent ancien entre Ankara et Athènes. Pour comprendre cette nouvelle crise, il convient de revenir sur la chronologie des faits ainsi que sur ses enjeux politiques, économiques, historiques et culturels entre les deux États.

 

La chronologie d’une crise inévitable

Depuis 2009, de nombreuses explorations ont permis la découverte de plusieurs gisements de gaz naturel très importants. Les réserves de gaz naturel en Méditerranée orientale sont estimées à près de 3000 milliards de mètres cubes de gaz, ce qui en fait une région très convoitée par les États riverains. La Turquie a alors décidé de revendiquer ses droits sur la Mer Égée en passant un accord avec la Libye fin 2019. Le président turc a également indiqué que le pays était prêt à envoyer des troupes en Libye pour y soutenir le gouvernement de Faïez Sarraj contre le Maréchal Haftar (soutenu par l’Égypte, les Émirats arabes unis et la Russie).

Le 10 juin 2020, Ankara s’oppose au contrôle menée par une mission de l’Union Européenne d’un cargo soupçonné de violer l’embargo des Nations Unies depuis 2011 à propos de livraisons d’armes à la Libye. Le lendemain, Ankara effectue une démonstration de force en envoyant des bateaux militaires ainsi que des avions de chasse turcs effectuant des manoeuvres d’envergures en Méditerranée orientale, ce qui témoigne de la volonté turque de s’imposer dans cette région. L’incident a été notifié aux Nations Unies mais les options de résolution de la crise paraissent limitées. Le 17 juin, Paris dénonce le comportement agressif de la Turquie contre une frégate française engagée dans une mission de l’OTAN.

L’accroissement des tensions entre Ankara et Athènes atteint son paroxysme en août 2020 lorsque le président turc Erdogan annonce la reprise des recherches turques d’hydrocarbures en déployant le navire de recherche sismique Oruç Reis, escorté de navires de guerre turcs jusqu’au 12 septembre au large de l’île grecque de Kastellorizo, zone revendiquée par Athènes à deux kilomètres des côtes turques. Pour la Grèce, il s’agit d’une atteinte à sa souveraineté maritime et au droit international. S’ensuit d’une multitude de déclarations hostiles entre Athènes et Ankara où aucun des deux pays ne souhaite céder. La France décide alors de soutenir la Grèce en envoyant trois avions de chasses rafales, la frégate Lafayette et un hélicoptère en participant aux manoeuvres militaires conjointes avec l’Italie, la Grèce et Chypre dans le cadre de l’initiative quadripartite de coopération (QUAD) dans le sud-ouest de Chypre. Ces pays adoptent alors une position défensive belliqueuse rentrant ainsi dans le jeu d’Ankara.

 

L’impossibilité de l’Union européenne à trouver une solution consensuelle et la problématique de deux États membres au sein de l’OTAN

Dans un premier temps, cette nouvelle crise illustre la division européenne entre d’un côté, la France, isolée et pro-active soutenant Athènes face à Ankara en adoptant ainsi une posture belliqueuse ; d’un autre côté, l’Allemagne quant à elle se positionne en tant que médiatrice entre Athènes et Ankara en prônant la désescalade et le dialogue afin de d’apaiser les tensions pour ne pas froisser Ankara (premier client de Berlin en matière d’exportations d’armements et près de 4 millions de personnes d’origine turque en Allemagne). Par ailleurs, le Président Erdogan reste inflexible sur sa position puisqu’il a annoncé ne vouloir faire aucune concession pour défendre ses intérêts gaziers dans la région et il appelle ses interlocuteurs à se garder de toute erreur qui mènerait à leur ruine en faisant allusion à la Grèce. La situation est donc très tendue et le compromis parait difficile. Le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis affirme que leurs forces armées restent donc sur le qui-vive. Les divergences entre les pays européens à propos de cette crise souligne la difficulté de l’Union européenne de s’imposer comme un véritable acteur dans ce dossier puisque Paris avait proposé des sanctions à l’encontre de la Turquie, proposition refusée par six membres de l’Union européenne d’où le soutien militaire de la France par la suite.

Dans un second temps, une problématique importante se pose puisque la Turquie et la Grèce sont membres de l’OTAN, le déclenchement d’un conflit armé ouvert entrainerait donc un problème inédit. En 1952, Ankara et Athènes avaient adhéré à l’organisation afin de pacifier leurs relations. Or, l’OTAN n’a pas été conçu pour régler les litiges entre ses membres et l’absence des États-Unis sur ce dossier ne permet pas une résolution de la crise pour le moment. Comme l’explique François Alançon, non seulement les pays de l’OTAN ne sont pas tous sur la même longueur d’onde mais ils se font une concurrence sur les marchés d’armement notamment entre Paris, Londres et Washington puisque la Grèce, malgré la pandémie et la crise économique, prévoit d’augmenter son budget de défense pour acheter de nouveaux armements.

 

Les points de divergences entre Ankara et Athènes : les facteurs politiques et économiques

Plusieurs points de désaccords apparaissent entre les deux États. Le premier étant le contentieux à propos de la délimitation des eaux territoriales et de la zone économique exclusive puisque Athènes et Ankara essaient d’appliquer une délimitation des eaux territoriales en fonction de leurs intérêts : la première souhaite l’application du droit maritime international régie par la Convention de Montego Bay sur le droit de la mer en 1982 mais n’a pas été signé par la Turquie. Didier Billion, directeur adjoint de l’Institut des Relations internationales et stratégiques, explique que si le droit maritime international était appliqué mécaniquement à la Mer Égée, alors elle deviendrait un « lac grec » du fait de la configuration des îles égéennes. Les côtes sont beaucoup trop rapprochées pour permettre une application de ce droit et aucun accord bilatéral entre les deux pays n’a pu aboutir. C’est pourquoi, selon lui les revendications d’Ankara ne sont pas dans le fond illégitimes. Le déploiement de l’Oruç Reis au large de l’île grecque de Kastellorizo, situé à deux kilomètres des côtes turques, cristallise ces tensions puisqu’elle permet à Athènes d’étendre sa zone économique exclusive en Méditerranée orientale jusqu’à Chypre. Par ailleurs, Ankara a exprimé sa volonté d’étendre sa zone économique exclusive sur la quasi-totalité de son littoral. Cependant, vu le morcellement géographique atypique des îles égéennes, cela aurait pour conséquence que certaines îles grecques comme Rhodes se retrouveraient au milieu des eaux turques. Ce problème de délimitations maritimes ne datent pas d’hier et illustre la confrontation des deux souverainetés en quête de sécurité territoriale.

Le deuxième point de conflit entre Ankara et Athènes concerne la situation de Chypre. Ce dernier est divisé en deux entités depuis l’intervention armée turque en 1974 sur l’île, avec 62% de chypriotes grecs au sud, et 38% de chypriotes turcs au nord. Or, Chypre est membre de l’Union européenne depuis 2004 mais seulement la partie sud de facto. Depuis le statut quo persiste sans trouver de solution consensuelle. Cette séparation, source de tensions entre les deux pays illustrent une confrontation de deux nationalismes puisque la question des minorités et le conflit chypriote renvoient à l’opposition de deux identités. L’Union européenne est toujours bloquée sur le dossier chypriote. Seule les Nations Unies paraissent légitimes pour régler ce dossier.
La politique étrangère du Président Erdogan illustre l’idée des gouvernements qui exploitent les dossiers de politique extérieure afin de régler les problèmes de politique intérieure. En effet, il apparait affaibli dans son pays du fait de la crise économique actuelle et d’une diminution de sa base électorale. C’est pourquoi, il souhaite ressouder et élargir sa base électorale en agitant le sentiment nationaliste. C’est ainsi que les enjeux extérieurs servent les intérêts internes turcs.

 

Les origines des divergences entre la Turquie et la Grèce remontant à la chute de l’Empire ottoman

D’une part, le facteur historique permet de comprendre en grande partie les tensions actuelles entre Ankara et Athènes. Le différend gréco-turc résulte d’une histoire d’empire : le premier, byzantin apparaissant est considéré comme une histoire grecque ; le second, Ottoman succédant à l’Empire byzantin en 1453 est l’histoire turque. Comme l’explique Camille Le Borgne à l’Institut d’Études Politiques de Lyon, le différend greco-turc est le reflet de la confrontation des deux nationalismes d’inspiration occidentale issus des débris de l’Empire Ottoman qui dominait jusqu’au siècle dernier une très grande partie du bassin méditerranéen. En effet, le démantèlement de l’Empire Ottoman suite à la défaite de ce dernier durant la Première Guerre Mondiale, s’est vu imposer par les puissances européennes de nouvelles pertes territoriales, ce qui a conduit à la création de deux États : la Grèce et la Turquie aux quêtes identitaires et territoriales antagonistes. La guerre gréco-turque (1919 – 1922) s’est achevée par la conclusion du Traité de Sèvres en 1920, très défavorable à l’Empire ottoman. Les nationalistes turcs n’acceptant pas les modalités, prennent alors l’offensive rendant caduque l’accord de Sèvres. Le Traité de Lausanne (1923) marque la fin de l’Empire ottoman et la naissance de la Turquie moderne qui sera proclamée le 29 octobre 1923 et permet ainsi à la Grèce de conserver les îles Égéennes. Les tensions et la défiance entre Ankara et Athènes ne proviennent donc pas seulement d’un différend territorial mais de divergences nationalistes et idéologiques.

D’autre part, les divergences identitaires et culturelles entre Ankara et Athènes expliquent les tensions actuelles entre les deux pays. En effet, depuis le Traité de Lausanne (1923) entérinant les frontières après le démantèlement de l’Empire ottoman, un échange obligatoire de population entre la Grèce et la Turquie est prévue sur la base de critères religieux : 1,3 million d’orthodoxes expulsés de Turquie et près de 400 000 musulmans de Grèce sont envoyés en Turquie. Après les années 30 et 40 d’entente entre les deux nations, la crise chypriote de 1974 avec la cohabitation des communautés chypriotes grecques et turques a ravivé les points de friction entre les deux pays. Ainsi, la question chypriote et le problème des minorités renvoient à la confrontation de deux nationalismes exclusifs.
Dans ce conflit latent, les facteurs historiques et culturels jouent donc un rôle prégnant exacerbés par des enjeux économiques et politiques.

 

Vers un apaisement des tensions ?

Le 10 septembre, 7 pays européens (Med7) avaient menacé de sanctions Ankara si elle poursuivait ses manoeuvres unilatérales. Le 13 septembre, la Turquie a décidé de retirer son navire Oruç Reis pouvant laisser présager un apaisement des tensions mais Ankara a précisé qu’elle ne renoncerait pas à ses droits dans la région. Il parait peu probable que Erdogan ne cesse ses revendications puisqu’il ne cache pas sa volonté d’affirmer son poids géopolitique sur les anciens territoires de l’Empire ottoman. Il s’en ai suivi une escalade verbale entre le Président turc et le Président français Emmanuel Macron. La Grèce a quant à elle décidé de se doter de 18 rafales français ainsi que 15 000 soldats supplémentaires, premier pays européen à acheter des armements à un autre membre de l’Union européenne. La résolution de la crise n’a jamais paru aussi incertaine en Méditerranée orientale malgré les prémices de pourparlers entre les pays de l’Union européenne notamment Paris et Athènes avec Ankara (premier contact depuis 2016 entre les deux).

 

Rédigé par Manon PACCARD sous la Direction du Président International de l’AISP / SPIA Laurent ATTAR-BAYROU.

 

Sources :
(1) BOURBON Jean-Claude, Les promesses du gaz en Méditerranée orientale, 18 février 2020
https://www.la-croix.com/Economie/Monde/promesses-gaz-Mediterranee-orientale-2020-02-18-1201078984

(2) Site officiel de l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques, Point de vue de Didier BILLION sur les tensions entre la Grèce et la Turquie en Méditerranée orientale : quels enjeux ?

https://www.iris-france.org/149045-tensions-entre-la-grece-et-la-turquie-en-mediterranee-orientale-quels-enjeux/.
(3) Site officiel Le Monde, « Pourquoi la Grèce et la Turquie s’affrontent en Méditerranée orientale », https://www.lemonde.fr/international/article/2020/09/14/pourquoi-la-grece-et-la-turquie-s-affrontent-en-mediterranee-orientale_6052162_3210.html

(4) Site de l’Institut d’études politiques, Camille Le Borgne, L’européanisation du différend gréco-turc, sous la direction de Mme Bacot-Décriaud, 2005, http://doc.sciencespo-lyon.fr/Ressources/Documents/Etudiants/Memoires/Cyberdocs/MFE2005/leborgne_c/pdf/leborgne_c.pdf

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