Ce lundi 20 avril, le cours mondial du pétrole a connu une chute sans précédent sur les principales places boursières du monde. A New York, le prix du baril de pétrole brut est même momentanément passé à un prix négatif de -37,63$. La situation s’explique par deux facteurs. D’un côté, une offre surabondante engendrée par une guerre des prix menée entre l’Arabie Saoudite et la Russie, deux superpuissances pétrolières. De l’autre, une demande atone, entrainée par la paralysie d’une grande partie de l’activité mondiale pour faire face à la propagation du COVID-19. L’effondrement des prix du pétrole pendant ce qui restera connu comme le « black April » laisse alors entrevoir des conséquences économiques et géopolitiques graves, en voici un horizon.

COVID-19 et effondrement des prix.

Les répercussions de la pandémie sur les prix de l’or noir sont disproportionnées pour plusieurs raisons. Pour stopper sa propagation, le confinement des populations et l’interdiction des mouvements ont fait partie des premières mesures prises par la majorité des gouvernements du monde. Comme le souligne Fatih Birol, directeur de l’AIE, ces mesures restrictives ont donc participé à paralyser l’industrie des transports, grands demandeurs de pétrole à l’échelle mondiale.

Les compagnies aériennes elles-mêmes, qui ont été contraintes d’annuler ou suspendre l’immense majorité de leurs vols commerciaux, expliquent une grande partie de l’effondrement de la demande en pétrole, et in fine de son prix.

L’effet de l’épidémie sur le cours de l’or noir est d’autant plus soudain que la Chine, première consommatrice de pétrole à l’échelle mondiale, a été frappée en premier par cette crise sanitaire sans précédent, dès décembre 2019.

Pour certains experts comme Goldman, la consommation mondiale de pétrole a chutée de 26 millions de barils par jour, ce qui équivaut à une chute de 25% de la demande globale habituelle. Face à cette crise prolongée, les stocks et réserves ont atteint un trop-plein. Les géants pétroliers ont donc dû se débarrasser du pétrole produit à défaut de pouvoir le stocker, expliquant les prix négatifs à la bourse de New York, du jamais vu.

Aux Etats-Unis, récemment devenu premiers producteurs mondiaux de pétrole brut, l’ampleur de la crise à venir est redoutée. D’après le cabinet Rystad Energie, le maintien des prix du pétrole brut à un niveau aussi bas pourrait entraîner de nombreuses faillites au sein d’une industrie pétrolière qui emploie 825 000 personnes dans le pays, et ainsi avoir des conséquences dévastatrices sur l’emploi.

Les Etats-Unis ont pu obtenir leur indépendance énergétique récemment grâce aux avancées techniques de l’extraction hydraulique, gagnant en productivité et abaissant ainsi les coûts de production. Par conséquent, le pays a pu se libérer de sa dépendance énergétique face aux puissances du Moyen-Orient ou d’Amérique Latine, expliquant également le récent tournant isolationniste pris par leur politique extérieure. Cependant, l’extraction hydraulique ayant toujours un cout de production élevé, le pays a besoin d’un cours du pétrole haut, et ne peut lutter durablement contre la crise actuelle. L’enjeux économique et géopolitique est donc majeur, et urgent, pour les Etats Unis, comme pour l’ensemble des producteurs mondiaux, mêmes les plus productifs.

Une aubaine pour l’économie et les ménages français ? Si la France, importatrice nette de pétrole peut anticiper une baisse des prix, l’effondrement possible de l’économie américaine et mondiale ne serait pas de bon augure pour le pays. Le recul des prix à la pompe et l’augmentation momentanée de la marge des entreprises françaises sera contrebalancé, si la crise persiste, par la chute de la demande globale et donc la perte de financement pour un grand nombre d’entreprises françaises.

Des tensions géopolitiques durables ?

D’autres pays s’attendent à être plus ardemment touchés par la crise. C’est notamment le cas des pays dont l’économie est fortement dépendante de l’exportation de pétrole, comme l’Irak, l’Algérie, l’Angola ou le Nigéria, ou ceux déjà sous le coup de sanctions comme l’Iran. Pour eux, la baisse durable des cours de l’or noir serait synonyme de difficulté à financer les services publics essentiels à la vie du pays, comme la santé ou l’éducation. A terme, et sans remontée des prix, les conséquences politiques sur certaines régions pourraient alors devenir inquiétantes.

L’effondrement des prix du pétrole est d’autant plus brutal qu’il intervient au milieu d’une guerre des prix menée entre deux superpuissances pétrolières : la Russie et l’Arabie Saoudite. Si les deux pays s’entendent depuis 2016 et la signature de l’OPEP+, pour brider leur production respective et ainsi maintenir un prix du baril relativement haut, les négociations ont été rompues début mars entre Riyad et Moscou, donnant lieu à un véritable bras de fer.

Le 6 mars, à Vienne, Riyad s’est en effet heurtée au refus de Moscou de réduire sa production pour soutenir les prix du baril, incontrôlables depuis la crise engendrée par le COVID-19. En réaction, l’Arabie Saoudite a, dès le lendemain, annoncé débrider sa production, inondant ainsi volontairement les marchés d’or noir à bas prix. Mauvais timing, puisque l’offre surabondante s’est heurtée à une demande atone, expliquée par la mise à l’arrêt des économies mondiales.

Le 12 avril, après un mois de guerre des prix pour le contrôle du marché, la Russie, face à l’aggravation de la crise, a finalement acceptée de retrouver un accord avec Riyad. D’après de nombreux experts, la stratégie de coupe drastique de la production menée par l’OPEP+ semble fonctionner puisque les prix du baril repartent à la hausse et semblent retrouver un semblant de stabilité. L’axe Riyad-Moscou retrouvé, les deux superpuissances se sont alignées pour continuer les coupes de la production à leur niveau actuel, la prolongeant, au moins, jusqu’au 1er Juillet.

Toutefois, le prochain rendez-vous de l’OPEP+ sera surement déterminant pour la stabilité future de la géopolitique de l’énergie, ainsi que de l’économie mondiale. Si les prix de l’or noir se stabilisent à nouveau, le manque à gagner est indéniable pour les économies pétrolières bridant volontairement leur production. L’Arabie Saoudite accuse la Russie de ne pas respecter l’accord et de conserver une production supérieure au niveau convenu. De plus, si l’Irak ou le Nigéria n’arrive pas à convaincre sur leur volonté de respecter leurs engagements, la Russie et l’Arabie Saoudite seraient surement tenter de mettre fin à cette stratégie, au risque de perdre l’avantage sur le marché de l’or noir.

En bref, la crise des prix expliquée par le COVID-19 plonge l’OPEP+ dans une situation de forte instabilité. L’axe Riyad-Moscou est aujourd’hui menacé. Celui-ci avait, depuis 2016, permis un rapprochement entre les deux superpuissances dans la guerre face au schiste américain et permis à Poutine d’étendre considérablement son emprise diplomatique et militaire au Moyen-Orient. La participation de l’Irak au sein de l’OPEP est également remise en cause. Le pays, fortement dépendant de son exportation pétrolière, maintient ouvertement son désaccord avec le Prince Abdulaziz bin Salman, ministre de l’énergie Saoudien. L’alignement Irakien est en effet une problématique récurrente au sein de l’OPEP, depuis les années 1990.

Alors, la crise engendrée par le COVID-19 pourrait bien bouleverser la géopolitique de l’énergie et avoir de nombreuses répercussions, notamment sur les politiques extérieures de Washington et Moscou au Moyen-Orient. De plus, certains experts alertent sur une possible pénurie à venir. En effet, est-il possible de diminuer sa production sur le long terme sans endommager ses capacités productives ?

Si l’incertitude de la crise actuelle nous apprend à éviter toutes projections hasardeuses sur l’avenir, l’impact du COVID-19 sur l’économie pétrolière et la géopolitique de l’énergie mondiale interroge.

Article rédigé par Jules DUMAS, stagiaire à l’AISP et membre de l’Académie Internationale de la Paix.

Sitographie :

– https://www.lesechos.fr/finance-marches/marches-financiers/les-cours-du-petrole-seffondrent-1183125
– https://www.bloomberg.com/news/articles/2020-06-03/-opec
– https://www.rtl.fr/actu/international/coronavirus-aux-etats-unis-le-petrole-secteur-economique-essentiel-touche-de-plein-fouet-7800431271
– https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/03/10/coronavirus-la-chute-du-petrole-une-fausse-bonne-nouvelle-pour-l-economie-francaise_6032450_3234.html
– https://www.lesechos.fr/finance-marches/marches-financiers/les-cours-du-petrole-seffondrent-1183125
– https://www.wsj.com/articles/opec-allies-look-to-resolve-saudi-mexico-standoff-and-seal-broader-oil-deal-11586695794?mod=searchresults&page=1&pos=6
– https://markets.businessinsider.com/news/stocks/goldman-the-oil-industry-will-never-be-the-same-after-coronavirus-1029045965
– https://www.lesclesdumoyenorient.com/Coronavirus-et-petrole-une-crise-geopolitique-dans-l-ombre-de-la-crise.html
– https://www.lesechos.fr/monde/afrique-moyen-orient/la-russie-et-larabie-saoudite-scellent-leur-rapprochement-1139922
– https://www.lesclesdumoyenorient.com/Coronavirus-et-petrole-une-crise-geopolitique-dans-l-ombre-de-la-crise.html
– https://www.franceculture.fr/economie/petrole-le-covid-19-redistribue-les-cartes-sociales-et-geopolitiques

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