Cet article est également disponible en : Anglais

Ces dernières années ont été marquées par une série d’évènements engendrant une certaine instabilité des relations internationales : l’élection aux Etats-Unis d’un président qui a fait démentir tous les sondages et dont les objectifs en matière de politique étrangère semblent difficiles à saisir, la crise coréenne qui connaît des tournants imprévisibles, la crispation de la situation au Moyen-Orient, la persistante présence du terrorisme djihadiste sans oublier le Brexit et la crise des réfugiés en Europe qui semblent affaiblir l’idée d’une Europe forte et unie.

Dans ce contexte, la France semble donc ne pouvoir compter que sur elle-même pour répondre aux différentes menaces et instabilités. Ainsi, dès son investiture, le président de la République française a jugé bon la rédaction de la Revue Stratégique de Défense et de Sécurité Nationale dans le but de faire un état des lieux de l’environnement mondial, des menaces présentes et des moyens à la disposition de la France afin d’y faire face.

Pour cette raison, le concept d’une autonomie stratégique a toute sa place. Il y a plusieurs domaines dans lesquels un Etat se doit d’être autonome. Le domaine qui nous intéresse ici est le renseignement d’intérêt militaire (RIM). Etre autonome évite l’intoxication et permet d’agir en connaissance de cause. Cela a par exemple permis à la France de ne pas s’engager en 2003 contre l’Irak aux côtés des Etats-Unis et du Royaume-Uni.

De réels moyens 

La France, en matière de RIM, dispose de moyens réels. Ainsi, la Direction du Renseignement Militaire (DRM), tête de chaîne de la fonction interarmées du renseignement, a des capteurs propres comme le navire Dupuy-de-Lôme et les satellites de la famille Hélios dont elle a le contrôle. D’autres capteurs, comme les militaires du 13e régiment de dragons parachutistes, les centres de renseignement des différentes armées, les attachés de défense ou encore le centre de guerre électronique du 44e régiment de transmissions n’appartiennent pas directement à la DRM mais ils constituent des effectifs opérant pour elle.

Le Dupuy-de-Lôme

Enfin, chacune des trois armées a des moyens propres et recueille du RIM. Une coopération s’opère avec la DRM : le 2e régiment de hussards peut fournir du renseignement recueilli lors d’interrogatoires de prisonniers, le 61e régiment d’artillerie a des moyens de réception d’images des satellites Hélios, les Atlantique 2 et les sous-marins fournissent respectivement du renseignement d’origine image (ROIM) et d’origine acoustique, l’armée de l’Air avec le centre militaire d’observation par satellites de Creil supervise toutes les opérations liées à la réalisation des missions assignées aux satellites Hélios et le centre opérationnel de surveillance militaire des objets spatiaux situé au Mont-Verdun s’occupe de la veille spatiale.

Tous ces régiments, centres, moyens rattachés directement ou non à la DRM, travaillent et produisent du renseignement d’intérêt militaire et permettent à la France d’être une puissance du RIM. En termes de veille stratégique, là où ses intérêts nationaux sont les plus importants, c’est-à-dire essentiellement sur le continent africain, la France est autonome. Le rapide déclenchement de l’opération Serval et son efficacité immédiate ont été permis par une veille stratégique de qualité et également grâce aux forces prépositionnées qui ont eu un rôle déterminant.

Mais des moyens limités

Mais la France a des moyens limités par rapport aux Etats-Unis et elle n’atteindra jamais le même niveau d’autonomie. Cependant, des efforts peuvent être effectués afin d’améliorer l’efficacité du dispositif français et d’éviter que des problèmes apparus lors de l’opération Serval se reproduisent. Lors de cet engagement, la France a dû acheter dans l’urgence des drones et a dû être soutenue par les américains en termes de renseignement tactique afin de mieux couvrir l’immensité du territoire malien.

Drone MQ-9 Reaper de l’Armée de l’Air

En termes de moyens techniques, le fait d’avoir acheté des drones américains a prouvé le retard inquiétant de la France dans ce domaine. Le projet d’un drone européen est intéressant. La France et d’autres Etats européens coopèrent déjà pour l’imagerie satellitaire au travers du Centre satellitaire de l’Union européenne. Ajouter un deuxième volet dans la coopération européenne en matière de renseignement permettrait tout d’abord d’améliorer l’autonomie des pays concernés. Par ailleurs, le projet d’Europe de la Défense pourrait être impulsé par un programme commun en matière de drones.

La France, face à la croissance exponentielle des données numériques, doit aussi trouver une solution concernant la maîtrise de la capacité d’automatisation de l’interprétation des données collectées. Le cyber-renseignement, qui occupe une part importante du renseignement, avec son acquisition d’information à partir de la collecte de données numériques ouvertes ou non, ne doit donc pas être négligé. La DRM aura besoin d’intelligences artificielles sophistiquées afin de catégoriser de manière automatique une grande quantité de données. L’IA est une « priorité », comme l’a rappelé le général Ferlet, l’actuel directeur du renseignement militaire.

En termes de ressources humaines, des efforts peuvent aussi être fournis. Avoir un personnel compétent permet d’avoir une autonomie stratégique. Or la faible reconduction des civils employés par la DRM sous la forme de CDD s’avère être un problème, tout comme leur faible valorisation. Une personne compétente doit pouvoir être amenée à avoir des responsabilités. Or, si la valorisation des civils ne se fait pas, on risque d’assister à une fuite des talents attirés par d’autres secteurs où ils seront mieux valorisés.

Enfin, certaines coopérations peuvent être plus efficaces. La cellule Allat, créée pour rassembler les renseignements recueillis par les différents services dans le cadre de la protection du territoire national, a bien fonctionné puisque chaque service a semblé totalement investi et impliqué. En revanche, la cellule Hermès, fondée pour enrichir le renseignement nécessaire à la planification et à la conduite des opérations au Levant, et pour améliorer la connaissance des services de renseignements dans leurs domaines d’expertises ne connut pas le même succès. Certains services, comme la DGSE, ne se sont pas totalement impliqués. Cette dernière voyait dans cette cellule un pied dans son domaine d’action.

La Loi de Programmation Militaire 2019-2025 comme réponse à ces défis

Face à ces différents défis, des programmes vont être mis en œuvre. Ces programmes ont pour certains déjà été annoncés dans plusieurs lois de programmation militaire.

La Loi de Programmation Militaire 2019-2025 annonce ainsi le renouvellement de la composante spatiale optique française (CSO) qui est la partie française du programme européen MUSIS (Multinational Space-based Imaging System for Surveillance, Reconnaissance and Observation). Le lancement de deux satellites est prévu à partir de 2019. D’ici 2025, c’est 3 nouveaux satellites qui seront déployés : un extrêmement haute résolution et deux qui seront de haute résolution. Les satellites de la famille Hélios sont toujours déployés mais un renouvellement est nécessaire.

Satellite Hélios 2B

Ce programme MUSIS sera donc doté de la composante française CSO ainsi que de deux composantes radar (respectivement italienne et allemande) et une composante optique champ large.

MUSIS apportera une meilleure résolution par rapport à Hélios 2. On sera capable d’identifier des cibles plus petites. Il permettra de multiplier au moins par 10 le nombre d’images accessibles quotidiennement. La présence d’un troisième satellite permettra d’améliorer le délai de revisite.

La LPM 2019-2025 prévoit aussi l’arrivée en 2020 du programme CERES (capacité de renseignement électromagnétique spatiale). Ce programme va permettre à la France de disposer d’une capacité opérationnelle d’écoute susceptible d’intercepter et de localiser des émissions électromagnétiques depuis l’espace. CERES va pouvoir compléter les moyens nationaux terrestres, maritimes et aéroportés de recherche et d’interception des émissions électromagnétiques. Par exemple, avec cette future constellation composée de trois satellites, la France sera en mesure, en captant des émissions radars adverses qui vont détecter nos avions, de connaitre les défenses adverses.

Enfin, cette LPM annonce l’arrivée d’autres moyens de renseignement stratégique et tactique. Le renseignement stratégique, consolidé par l’arrivée de CERES et MUSIS, va aussi se voir doter en 2025 de trois avions à capacité universelle de guerre électronique (CUGE). L’idée est de réunir dans un même vecteur, ici des Falcon, des capacités d’observation aérienne, d’écoutes et de collecte de renseignements techniques comme les fréquences radar d’avion.

Le futur avion de guerre électronique

Le renseignement tactique va aussi être renforcé. La France sera dotée prochainement de deux nouveaux systèmes de drones MALE MQ-9 Reaper en attendant le futur drone européen. L’armement de ces drones a d’ailleurs été décidé en septembre 2017 par la ministre des Armées, Florence Parly. Pour l’observation aérienne, la France sera aussi livrée en 2030 de cinq drones Patroller qui permettront de capter des images, vidéos et de faire des écoutes

Par ailleurs, petit à petit le Dupuy-de-Lôme, moyen stratégique pour la recherche du renseignement d’origine électromagnétique (ROEM), s’était vu confier des missions tactiques. L’arrivée en 2025 d’un bâtiment léger de surveillance et de recueil de renseignements (BLSR) va permettre de recentrer le Dupuy-de-Lôme sur des missions stratégiques et de confier au BLSR des missions d’ordre tactique.

De plus, la France sera livrée en 2025 de deux Avions légers de surveillance et de reconnaissance (ALSR) et de huit autres en 2030. Comme l’explique la DGA, ils permettront de disposer d’une capacité complémentaire des drones MALE. Ils seront en charge d’observations aériennes avec de l’imagerie et des écoutes. Ils feront donc du ROIM et du ROEM.

Enfin, un système d’optimisation du renseignement interarmées (SORIA) sera livré fin 2025 afin de permettre la fusion et le traitement des renseignements obtenus sur les champs de bataille.

Le niveau d’autonomie stratégique de la France en matière de renseignement d’intérêt militaire devrait donc s’élever dans les prochaines années. Certes, l’aide américaine lors d’une opération comme Serval est bénéfique. Mais l’arrivée de nouveaux moyens est nécessaire. Elle permettra à la France d’éviter d’avoir trop souvent recours à un allié. Un recours systématique à un allié nous entraînerait à être sous perfusion, pourrait conduire à de potentielles intoxications voire à faire la guerre d’un autre.

Emmanuel Muzard

Bibliographie :

D’EVRY Antoine, « L’opération Serval à l’épreuve du doute : vrais succès et fausses leçons », Focus Stratégique, n°59, juillet 2015, pp.5-48

Colloque co-organisé par le CDEF et le CEIS le 4 décembre 2013 sur le thème « Opération Serval. Le retour de la manœuvre aéroterrestre dans la profondeur »

« La France veut acheter douze drones américains pour 670 millions d’euros », Le Monde, 11 juin 2013

Vidéo du ministère de la Défense : « Présentation de la DRM », mise en ligne le 27 décembre 2017, consulté le 15 août 2018, https://www.youtube.com/watch?v=l9IlzhY_Lo4

BAUER Alain, DUPUIS-DANON Marie-Christine : Les guetteurs : les patrons du renseignement français répondent, Paris, Odile Jacob, Mars 2018 (2018),  p.265

Ministère de la Défense, Le programme Musis, 24 mars 2016, https://www.defense.gouv.fr/dga/equipement/information-communication-espace/musis

Ministère de la Défense, Le programme Musis, 24 mars 2016, https://www.defense.gouv.fr/dga/equipement/information-communication-espace/musis

Partagez cet article ici :