Le 2 octobre dernier, Jamal Khashoggi, journaliste saoudien, entre au Consulat d’Arabie Saoudite à Istanbul, et n’en ressort pas. Très vite, la presse internationale s’en empare, criant à l’assassinat politique. Cette affaire vient, du moins pour un temps, remettre en cause les relations internationales qu’entretient l’Arabie Saoudite avec ses alliés occidentaux, ainsi que sa domination sur le monde arabe.

Les affaires étrangères de l’Arabie Saoudite remise en cause

Des relations jusqu’ici privilégiées avec les Etats-Unis

Jusqu’à présent, l’Arabie Saoudite semblait soutenir le rôle de leader du monde sunnite, du fait notamment de la présence des deux plus grands lieux saints de l’islam (La Mecque et Médine) au sein de ses frontières.

De même, les relations privilégiées avec les Etats-Unis et le soutien que ce pays leur accorde depuis de nombreuses années contribue à leur assurer une supériorité dans la région. Cette relation date pratiquement de la fondation du royaume (1932). Abdelaziz Ben Abdel Rahman Al Saoud, fondateur du pays, se tourne vers les Etats-Unis, à l’époque les seuls à n’avoir pas tenté de coloniser la région, afin de garantir l’indépendance du royaume. Du fait de finances publiques catastrophiques, le Roi accorde une concession de forage à une compagnie pétrolière américaine, celle qui deviendra plus tard ARAMCO. Les Etats-Unis vont donc renflouer leurs caisses avec le pétrole saoudien, ce qui conduira à une relation de plus en plus étroite entre les deux pays, relation qui atteindra en quelque sorte son apogée, le 14 février 1945, au Pacte de Quincy entre Roosevelt et Ibn Saoud, pacte qui assure aux Etats-Unis un accès privilégié au pétrole du royaume, en échange d’une protection militaire en cas de besoin.

En résumé, les relations privilégiées qu’entretiennent l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis sont principalement économiques, dues à la forte présence de pétrole dans la région, que les Etats-Unis avaient tout intérêt à exploiter. Cela a donc créé une interdépendance entre les deux puissances, que l’Arabie Saoudite a jusque-là parfaitement su exploiter, agissant en parfaite impunité, en particulier en ce qui concerne le respect des droits fondamentaux sur ses habitants. Sachant qu’il n’y a, d’ordinaire, pas de conséquences réelles des grandes puissances contre leurs politiques, l’Arabie Saoudite a donc pu monter une opération afin de faire taire un journaliste trop critique à l’égard du régime, sans réellement penser aux conséquences, notamment à l’opinion, et que cela remettrait en cause son leadership dans la région.

L’influence croissante de la Turquie

Le Président turc, Recep Tayip Erdogan, s’inscrit dans une logique de compétition avec l’Arabie Saoudite pour le leadership sur le monde sunnite.

Il peut sembler, en quelque sorte, bénéficier du crime, et ce pour plusieurs raisons.  En effet, c’est en Turquie que l’affaire s’est produite. Il s’est donc empressé de demander l’autorisation aux autorités saoudiennes de fouiller le Consulat à Istanbul, autorisation qu’il a fini par obtenir. Depuis, il se complaît à distiller les avancées de l’enquête au compte-goutte, afin de rester maître du jeu. Il dirige le pays au monde qui emprisonne le plus de journalistes, et pourtant, par la force des choses, il a dû s’emparer du meurtre de Khashoggi et le condamner sévèrement, ce qui réussirait presque à le faire passer pour un défenseur de la liberté de la presse aux yeux de l’opinion.                  

Il se sert de cette affaire de cette manière également pour tenter d’affaiblir le prince Mohammed ben Salmane, et l’Arabie Saoudite en général.

Ce que souhaite la Turquie, c’est obtenir le leadership dans la région. Erdogan a pour ambition, depuis son arrivée au pouvoir en 2002, de faire de la Turquie une « démocratie islamique », modèle, donc, de démocratie au Moyen-Orient. Il devient très populaire car la Turquie est en pleine expansion économique, et semble être un pays musulman de plus en plus démocratique. Toutefois, à partir de 2011, Erdogan tente d’asseoir le leadership de la Turquie au Moyen-Orient. Pour ce faire, il  fait alliance avec les Frères musulmans, dont l’idéologie est de dénoncer “l’emprise laïque occidentale” , et qui s’est opposé dès 1991 à l’alliance entre l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis. Cela a donc marqué une rupture entre l’organisation et la pétromonarchie, de même qu’entre cette dernière et la Turquie d’Erdogan, dont le parti, l’AKP, est proche idéologiquement des Frères Musulmans. Depuis son arrivée au pouvoir, il a multiplié les mesures liberticides, mesures qui l’ont discrédité aux yeux des puissances occidentales, car la Turquie étant candidate pour entrer dans l’Europe, les puissances européennes ne souhaitent pas d’un état considéré comme dictatorial. Le meurtre de Khashoggi vient donc en quelque sorte renverser la situation, avec Erdogan qui condamne cet assassinat et s’impose comme l’homme fort de la situation.

Mohammed ben Salmane, prince controversé

Le meurtre de Khashoggi révèle, en quelque sorte, la véritable personnalité de Mohammed ben Salmane (MBS), prince héritier d’Arabie Saoudite. Tout d’abord vu par les médias occidentaux comme un réformateur (il a notamment levé l’interdiction faite jusqu’ici aux femmes de conduire et les a autorisées à créer une entreprise sans l’autorisation d’un tuteur masculin, rouvert les cinémas et salles de concert), sa probable implication dans l’assassinat d’un journaliste opposant au régime vient modifier cette image. Certes, ces réformes sont importantes, mais ne peuvent masquer que l’ascension même de ce prince aux portes du pouvoir est un signe de son autoritarisme. « Fils préféré » de son père, le Roi Salmane, il est très vite nommé son conseiller spécial puis grimpe les échelons, jusqu’à devenir prince héritier. En octobre 2017, sous prétexte d’une vaste opération anti-corruption, il a fait enfermer pendant deux mois, à l’hôtel Ritz-Carlton de Riyad, des princes, hommes d’affaires et politiques. Certains ont ensuite été libérés après avoir passé des accords financiers avec l’État. Cet épisode montre que MBS est prêt à tout pour prendre le pouvoir.

Depuis 2015, MBS a embourbé son pays dans une guerre au Yémen, où il affronte indirectement l’Iran, un autre des principaux ennemis historiques de l’Arabie Saoudite. En effet, l’Arabie Saoudite, à majorité sunnite, craint l’expansion de l’Iran chiite au Moyen-Orient. Les deux puissances s’affrontent donc indirectement, notamment au Yémen, où l’Arabie Saoudite soutient les forces loyalistes au régime, contre les rebelles houtis chiites soutenus par l’Iran, qui ont renversé le pouvoir. Cette guerre a été qualifiée par l’ONU de « pire crise humanitaire de la planète », avec 7 millions de personnes au bord de la famine, soit un quart de la population et 1 million touchés par le choléra.

L’épineuse question de la vente d’armes

La guerre au Yémen cristallise de nombreux débats car la plupart des armes utilisées par les forces loyalistes proviennent de pays occidentaux.  En effet, les ventes d’armes des pays européens à l’Arabie Saoudite sont un débat récurrent, et surtout un marché extrêmement juteux pour ces pays exportateurs. Pour la France, en particulier, cela représente plusieurs milliards d’euros. Se passer de ce marché est donc, pour la France, pratiquement impossible. L’Allemagne a, elle, annoncé qu’elle arrêterait ses ventes d’armes à l’Arabie Saoudite suite à l’assassinat de Jamal Khashoggi, mais beaucoup l’accusent de démagogie. Les chiffres d’affaire ne sont pas les mêmes pour tous les pays. L’Allemagne possède d’autres ressources qui lui permettrait de s’affranchir des ventes d’armes à l’Arabie Saoudite, tout comme la Suède il y a quelques années. La France, en revanche, est encore trop dépendante de ces ventes pour se permettre de les stopper du jour au lendemain. Selon un rapport du Ministère de la Défense, la France a vendu pour 60% de ses armements au Moyen-Orient, l’Arabie Saoudite en tête.

L’autre grand gagnant de cette affaire Khashoggi est l’Iran. En effet, l’ennemi juré de l’Arabie Saoudite au Moyen-Orient, et principalement de MBS, ne peut qu’être gagnant face aux déboires de leur ennemi sunnite. L’opprobre internationale jetée sur MBS ne peut que profiter à la République des mollahs, qui fait l’objet de lourdes sanctions économiques depuis la Révolution islamique en 1979. Ces sanctions s’étaient en parties levées en 2015, suite à l’accord sur le nucléaire iranien, qui avait pour but de contrôler l’expansion du programme nucléaire de l’Iran et de lever en partie les sanctions contre ce pays. Les Etats-Unis de Trump avaient annoncé qu’ils souhaitaient se retirer de cet accord, mais la mort de Khashoggi vient changer la donne. En effet, les Etats-Unis ne peuvent ignorer plus longtemps l’opinion publique internationale, choquée par ce meurtre, et doivent donc, du moins pour quelques temps, se désolidariser de leur allié de toujours, ce qui bénéficiera à l’Iran, qui cesse d’être ostracisé.

L’affaire Khashoggi révèle les failles d’un pays, et principalement de son nouveau leader, le prince Mohammed ben Salmane. Alliée historique des Etats-Unis, ces derniers avaient jusqu’à présent fermé les yeux sur les violations aux droits humains perpétrées par l’Arabie Saoudite, aussi bien sur les saoudiens eux-mêmes que dans leurs affaires extérieures. C’était compter sans la montée en puissance de l’opinion publique, qui est venue considérablement ternir l’image de réformateur de MBS. Le boycott de nombreuses personnalités de ce qu’on appelle le « Davos du désert », un forum international sur l’investissement qui se déroule à Riyad, en est l’illustration. On peut toutefois s’étonner des proportions inédites que cette affaire a suscité dans l’esprit des populations, alors que le prince a fait s’enliser la guerre au Yémen, dans une guerre interposée avec l’Iran, et qui devra déterminer lequel de ces deux pays s’assurera la domination du Moyen-Orient. Cela pose la question de l’indignation sélective de l’opinion. Paradoxalement, la guerre a été remise en lumière par cette affaire, ainsi que par l’intérêt suscité par l’Arabie Saoudite et, l’indignation internationale aidant, les dirigeants occidentaux commencent à appeler à la résolution rapide du conflit.

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